Je me souviens de la mort de l’art

Par Marie Sallantin, peintre

Sallantin Marie, le peintre, le modèle, le motif — suite étangs, 2020, 150 X 150 cm, tempera sur toile [dernier état]

Sallantin Marie, le peintre, le modèle, le motif — suite étangs, 2020, 150 X 150 cm, tempera sur toile [dernier état]

J’avais tout juste 18 ans et je rentrai de Toulon pour commencer mes études supérieures à  l’université Censier. C’était en octobre 1964. J’avais des préoccupations plus vitales que « l’art » à l’époque, mais ce mot recouvrait pour moi un territoire inconnu et auréolé de prestige. Aussi grand fut mon étonnement quand un étudiant bavard et brun qui portait une sorte de bouc d’instituteur, me déclara avec un air de condescendance « Ah ! tu n’es pas au courant ! Mais ma vieille ! L’art est mort depuis un bail ». J’étais si ignare sur ces choses. Un voile gris est tombé soudain devant mes yeux. Ce fut l’événement le plus triste de mon retour parisien. Je ne voulus plus le revoir celui-là !
En 1977 quand j’ai traversé la cour de l’ E.N.S.B.A pour me faire admettre dans l’atelier de Jean Bertholle comme élève libre, je savais qu’il était vital de trouver un passeur et que le vieux Bertholle était peut-être le dernier de la race. J’avais très peur d’être trop vieille à 31 ans et d’essuyer un refus. La peinture est une course contre la montre. Il faut un temps considérable pour digérer ce qui s’est passé avant, tâtonner, se tromper et s’engager. Chaque décision est comme on l’a écrit « une question de vie ou de mort » car si la recherche d’un artiste engagé dans une œuvre — quelle qu’elle soit — dépasse la simple expression tonitruante de l’ego de l’artiste, ses choix sont forcément en relation avec les œuvres qui l’ont précédé. Alors, et seulement dans ce cas, le jugement esthétique peut s’exercer puisqu’il rend possible la comparaison. Par contre ceux qui déclarent la porte du passé fermée et la mort de l’art, prennent la posture infantile et narcissique d’échapper au jugement des autres. Il les nie dans un premier temps et leur font les poches dans un second en s’accrochant comme des perdus au patrimoine. 1968 n’a-t-il pas été vécu aux Beaux Arts comme une opportunité de se libérer des maîtres du passé avec la consigne « débarrassons-nous des peintres ! », pères si pesants (voire si bêtes…) pour la création contemporaine ? Aujourd’hui on se jette sur les plus prestigieux des musées (ceux qui comptent dans l’histoire de l’Art, donc au cœur de Paris, donc aussi, sur la colline de Chaillot) car rompre avec les maîtres n’est pas du tout une bonne affaire ! Quel chemin parcouru ! Quel cynisme dans ces retournements et ces mariages imposés ! Titien et Koons, Matisse et Buren, Van Eyck et Jan Fabre, des filiations à tomber raide sont mises en avant par des élites désinvoltes mais intéressées et aussitôt  entérinées par des media complaisants. A l’échelle mondiale, ceux qui ont pris le pouvoir (le 1%) décideraient de l’art ? La ficelle est grosse après une telle guerre aux peintres français vivant une vie d’exil dans leur pays, que celle d’imposer sans vergogne au début du XXIème dans les mêmes lieux, anciens et modernes prestigieux au côté d’artistes contemporains choisis d’après on ne sait trop quels critères ! Les maîtres sortiront-ils sans dommage de telles promiscuités ? La charge contre l’art se poursuivra-t-elle sans qu’on réagisse ? L’affaire mérite d’être regardée de plus près. Cette manipulation ne serait-elle pas une forme pernicieuse de vandalisme sous ses airs de défense de la culture ?
Paris, octobre 2008

Noir comme la nuit ?

Sallantin Marie, Baigneuses dans l'étang — le printemps, 2018-2020, tempera sur toile, 93 x 130 cm

Sallantin Marie, Baigneuses dans l’étang — le printemps, 2018-2020, tempera sur toile, 93 x 130 cm

Regardons du côté des peintres. Disons la vérité. Voici toute une profession bel et bien disparue comme par extinction naturelle. Cet art ne serait soi-disant plus en phase avec la société mondialisée et se serait éclipsé discrètement. Oui ! En France, le pays des peintres, des plus grands dont l’éclat brille encore et nous console parfois. Et si l’extinction naturelle cachait celle beaucoup plus encombrante d’une autre réalité, celle de consignes bureaucratiques pour la liquidation des peintres données dans les cercles du pouvoir en France à partir des années 90 ? La peinture doit s’arrêter car elle occupe trop de place. Cela gêne la promotion de « l’art contemporain ». Au fond c’est une question de territoire et une affaire de bureaucrates pour la mener à bien. N’y a-t-il pas un ministère de la Culture avec ses inspecteurs de la Création ? Un jeu d’enfants avec toutes les antennes régionales ! Quant à ceux qui sont devenus « artistes » lorsqu’ils ont compris que « l’art contemporain n’était pas de l’art », il leur a suffi de fréquenter assidûment les nouveaux puissants, de les séduire puisque c’est le musée qui désormais fait la carrière d’un artiste contemporain en le prenant tout jeune. Le choix du jeunisme c’est nouveau, quoiqu’on dise, car dans le passé le musée consacre un artiste laissant une œuvre et il n’intervient pas à l’âge de la sortie des Beaux arts. Aussi une telle rupture dans les habitudes modifie complètement le paysage du musée. Les peintres sont progressivement mis sur le côté. Avec le temps, les survivants flottent sur l’océan de l’ennui, une sorte de marécage dans lequel ils servent de faire valoir. Hors des musées, les autres n’offrent plus qu’un intérêt local et régional. La bataille est rude car les enjeux sont considérables en termes de cote.  La peinture, elle, doit devenir minuscule dans la tête des gens, une simple expression parmi d’autres, une deuxième activité pour la retraite. Le « tout le monde est artiste » est alors lâché comme on jette des miettes sous la table tandis qu’au-dessus on traite de choses sérieuses. Il y a tant à faire et à gagner ! Le monde va vite, de plus en plus vite et c’est plus intéressant que l’art que de s’en occuper.
D’un tel constat mortifère pour l’art vivant est né le projet d’un petit livre noir (1), celui de vouloir regarder en dessous de la table en se disant qu’il y avait bien des traces laissées après le festin. Cela n’a pas été inutile. Les catalogues de grands musées parisiens (Beaubourg, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris) nous ont servi des petites phrases cachées dans les replis des pages. Elles tombent comme des couperets. Ces phrases — certes peu nombreuses car un tel projet de liquider la peinture vivante ne pouvait être que discret — ont été reprises dans les médias, les dîners en ville et dans les ateliers. Elles ont terrifié les peintres des années et des années. Les pauvres sont tombés dans la nuit glacée d’un désespoir sans fin. Oh ! Ils ont cherché à donner le change de peur d’être traités d’aigris. Beaucoup d’entre eux auraient tant souhaité faire partie des réseaux sans trop y regarder. Pas si simple quand il s’agit de vivre. Mais la trentaine passée, ils étaient — déjà ! — trop vieux pour intéresser, disait-on. Alors qu’il s’agissait d’entériner la fin du tableau et celle de l’histoire de la peinture pour y substituer « les arts visuels », « le spectacle vivant », le règne des voleurs d’images et du vite fait, il fallait de préférence un âge tendre.
La nuit venue est bonne pour les enfants des hommes, propice aux amours et aux rêves, au sommeil réparateur, propice aux choses interdites et cachées, à la prière silencieuse ou au crime. Mais aujourd’hui ? Puisque la nuit ne tombe plus sur les villes humaines, ou plutôt puisqu’une nuit perpétuelle ruisselante de lumière se tient sous la lampe toujours allumée de la mondialisation, il n’est plus possible de se cacher ! Et pourtant les peintres sont devenus invisibles (2), car on ne parle plus d’eux. Pour en parler à nouveau il faudrait que des langues se taisent, celles qui disent  « la barbouille ça existe encore ? » et qui donnent des ordres alentour. Il faudrait que des lampes s’éteignent. Celles d’un star system tenu par une centaine de personnes dans le monde. Il faudrait un effondrement. Un krach. La fin de la tutelle d’un ministère de la Culture sur la création vivante. Alors les peintres seraient à nouveau visibles car à nouveau recherchés.
Paris, avril 2011

Non la peinture n’est pas morte !

Non la peinture n’est pas morte, elle est puissance. Aujourd’hui j’ai 74 ans et j’ai regardé dans les yeux les coups mortels portés contre elle et contre l’art. J’ai pleuré quand nombreux furent les indifférents, ceux qui ne voulaient pas voir. Aujourd’hui je souris car je sais que la peinture est puissance.
Paris, novembre 2020

 

Publié en décembre 2020 par sur-la-peinture.com
(le cas échéant citez vos sources)

 

1. Marie Sallantin, Auteure avec Aude de Kerros et Pierre-Marie Ziegler de « 1983-2013, années noires de la peinture », éditions Pierre Guillaume De Roux
2. Artsenat 2003 : Philippe Dagen , Nathalie Heinich et Alain Quemin évoquent l’éviction de la peinture française et l’effacement de la France sur la scène internationale.

4 réflexions au sujet de « Je me souviens de la mort de l’art »

  1. Pascale Nectoux

    Comme tout ceci est vrai, vraiment ! Et pourtant, tout le monde fait semblant de croire que « non, ce n’est pas si grave », « ça n’est qu’un moment » (qui dure depuis 40 ans, entre nous soit dit !) que « le temps fera le tri », et » l’histoire de l’art rendra justice », etc. Mais pas du tout ! Il en est de la peinture aujourd’hui comme de la grande littérature russe qui, comme le signalait Gilles Deleuze, « ne peut pas manquer aux Russes puisque Staline l’a fait disparaître ».

  2. guillaume beaugé

    Felicitations, Marie pour ce beau texte ..sincère, voire ..émouvant .. Tout ce que tu dis est bien sûr vrai , d’autant plus que tu as payé de ta personne pendant ces années .. Les trente dernières années ont été caustiques et decapantes a souhait pour notre profession … Quand on a vu , par exemple ,les galeries faire la « retape » à la sortie des Ecoles de Beaux-Arts , cherchant les nouveaux « Picasso » de 25 ans ,.!!!!!..;;;;quand on a constaté qu’à 50 ans , on avait plus trop l’enthousiasme pour aller faire du gringue à un marchand ..qui nous semblait interessant ….etc …
    Le combat , te disais-je l’autre jour est difficile car c’est un art totalement individuel, nous n’y pouvons rien , même si bien entendu , nous n’arrêtons pas de le relier aux autres et au passé ,si riche et si captivant !!! Et ce cher Dominique nous le dit si bien dans ses textes !!! Mais parler « des peintres » au pluriel ou de la peinture en général est malgré tout, toujours en porte à faux ..nous n’y pouvons rien non plus ..
    Au-delà d’un petit cercle d’intimes ,qu’on aime et qu’on respecte, on rentre alors dans des mouvements de masse incontrôlables et souvent insensés, pour dire le mot ……Je crois que cela a toujours été comme cela ..Combien de peintres se respectaient veritablement , même à la renaissance .. peut-être une dizaine , et encore ..?? Cela n’a pas changé ….Proprement individuelle la peinture ne fonctionne veritablement que chez les peintre « aimes » par la peinture , .et il y en a peu , par génération …
    Mais tu as bien fait de te battre « pour la Peinture « .. ..Cela peut ouvrir des portes aux regards , dessiller les yeux , et peut-être declencher une admiration chez l’autre , qui n’est pas grand chose, au de la « facture  » à payer !!
    Merci en core pour ce beau site que je recommande à tous et qui doit non seulement perdurer, mais s’étendre…nous le souhaitons …
    Guillaume Beaugé Decembre 2020.

    http://wikipedia.org%20%20%20peinture%20non%20figurative%20..

  3. DJLD

    Salut et fraternité,
    J’aime le texte de Marie Sallantin et j’apprécie beaucoup les commentaires des internautes. Cependant, et de manière exceptionnelle, je me permettrais deux remarques.
    D’abord, au sujet du beau papier de Marie Sallantin. Je ne pense pas que mai 68 soit la cause de tous nos maux. En matière d’art, et plus précisément de peinture, les détracteurs se sont manifestés bien avant « 68 », dès le début du XXe siècle.
    Ensuite, à propos du commentaire de Pascale Nectoux.
    Il est possible que ce commentaire ne soit pas complet. J’ai crû que le commentaire était proposé deux fois de façon identique, quand un des deux textes venait sans doute corriger l’autre. A ce niveau rien n’est perdu : je peux toujours remplacer le texte déjà en ligne par sa version complète.
    Quoi qu’il en soit, Je ne vois pas ce que les russes viennent faire dans cette galère. Évidemment si l’on sort Deleuze… l’affaire devient délicate. Deleuze est un génie c’est vrai, il a construit quelques postulats exceptionnels, notamment (entre autre plutôt) à propos de la peinture. Pour autant, il a aussi sorti quelques grosses conneries. Je me souviens que dans le cadre des cours qu’il a donné à l’université Vincennes et que j’ai écouté intégralement il y a environ trois ans, Deleuze dit textuellement que Cézanne n’a jamais sorti un paysage digne de ce nom, que son truc en fait c’était les pommes… J’aurais du mal a resituer précisément cette formule, il faudrait que je me refasse la dizaine de cours que l’on trouve sur Internet, mais je vous promets que c’est vrai. Il s’agit sans doute d’une réflexion malheureuse, qui lui a échappé, c’est pourtant révélateur.
    Alors, si l’on veut parler des russes, parlons des occidentaux. C’est coton aussi de ce côté-là. Qui a brouillé les cartes du monde pictural en couronnant le pop art, le minimalisme et maintenant le trop fameux Street art ? Bon, J’arrête là. Stop ! Je ne viens pas ferrailler. La peinture et la politique sont deux entités distinctes. En fait, à quelques exceptions près — deux ? Trois peut-être ? — il n’y a aucun connaisseur avéré dans le monde politique, tous partis et tous pays confondus.
    Le truc, la spécificité du site sur-la-peinture.com est de traiter essentiellement de peinture. Comme le dirait Deleuze, de parler de « la peinture qui engendre son propre fait ». Ça n’empêche pas un petit tacle de temps à autre, comme Marie le fait si bien.
    DJLD

    https://www.instagram.com/djldesmont/

  4. SALLANTIN

    Ce n’est pas inintéressant DJLD de mettre en vis à vis les deux réalismes socialiste et capitaliste quand on parle d’art et aussi de peinture. Philippe Dagen l’avait noté dans « L’art impossible » et je l’avais cité à la fin de « Vénus, carnets d’atelier 1993-2002 » . Voici p.118
    26 avril 2002
    Dans « l’art impossible  » Philippe Dagen pose la question « le pop serait-il un réalisme capitaliste symétrique du réalisme socialiste, aussi convenus l’un que l’autre, l’un exaltant l’internationalisme prolétarien, l’autre l’internationalisation de la marchandise? »p.201
    La « désaméricanisation » de l’art serait-elle en cours ?

    Je trouve que ces questions sont toujours très actuelles, mais hélas, laissées de côté ce qui favorise le maintien de l’américanisation de l’art.

    http://ww.sallantin.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *