L’abstrait dans la peinture – le langage

Texte de Guillaume Beaugé, peintre

Vermeer Johannes, La Dentellière, vers 1669-1670, huile sur toile, 24 x 21 cm, Louvre, Paris

Vermeer Johannes, La Dentellière, vers 1669-1670, huile sur toile, 24 x 21 cm, Louvre, Paris

Qu’en est-il tout d’abord, de cette opposition abstrait-figuratif ?

Elle a empoisonné par son manichéisme tout l’art du vingtième siècle, et nous y sommes encore… Dans le grand public, et malheureusement dans un milieu professionnel (plus souvent amateur qu’il ne le croit lui-même…), nous en sommes encore à l’alternative obligée, ce qui est proprement scandaleux !

Pourquoi ?

…Jugements à l’emporte-pièce, ignorance du passé, effets de mode, coteries et défense du marché, mauvaise foi, incompétence, insensibilité artistique — tout cela contribue à compliquer les esprits et la situation, et finalement, ne plus croire qu’au génie, qui, lui, ne s’explique pas !

Passons peut être aux définitions ?

Oui. Le mieux est d’abord de distinguer : figuratif et non figuratif. Ensuite de constater que toute œuvre picturale importante est de nature fondamentalement « abstraite », qu’elle soit de Klee, Mondrian, Van Eyck ou Vermeer…

 

Klee Paul, Villas florentines, 1926, huile sur carton, 49,5 x 36,5 cm, Musée national d'art moderne, Paris

Klee Paul, Villas florentines, 1926, huile sur carton, 49,5 x 36,5 cm, Musée national d’art moderne, Paris

Ce mot convient-il vraiment ?

Peut-être ce mot ne convient-il pas, ou mal, mais en connaissons nous d’autre ? Pour résumer, ce terme veut dire que sous l’apparence de l’image reconnaissable ou non, la peinture tient son existence d’une organisation monolithique de formes et de couleurs soudées entre elles par la magie à la fois du métier et surtout d’un quelque chose d’indéfinissable, qui peut s’appeler talent, génie, inspiration, émotion…

Pourquoi cette organisation ?

Nous avons vu dans une partie précédente que pour parvenir à une certaine présence, une certaine « vérité », une transposition était nécessaire, une simplification qu’un travail littéral et anecdotique ne parvenait pas à atteindre… Cette transposition va s’organiser suivant le tempérament de l’artiste, dans une démarche plus ou moins logique ou tâtonnante, pour arriver à l’idéal d’une simplicité percutante, d’où l’instrument du métier pictural, cette prise de conscience qui va aider à organiser l’émotion initiale, en quelque sorte… pour la rendre claire et intelligible.
Les rapports « abstraits » qui cimentent les divers éléments sont plutôt évidemment rapports sensibles et subjectifs, que raisonnés et calculés, on pourrait dire « émotionnels » en quelque sorte, aussi bien chez Soutine, Cézanne ou Juan Gris…

 

Chaïm Soutine, Vue de Céret, 1921-1922, huile sur toile, 74 × 85,5 cm, Musée d'Art de l'université de Princeton

Chaïm Soutine, Vue de Céret, 1921-1922, huile sur toile, 74 × 85,5 cm, Musée d’Art de l’université de Princeton

L’abstrait est donc la capacité de transposition, c’est-à-dire d’installer une logique parallèle à la nature qui permet de la « rendre » sans la copier terme à terme…
Dans ce phénomène, il installe l’acte de « voir », qui est celui de fondre dans une totalité, la chose vue et la qualité du regard et de la sensibilité qui [‘appréhende… Comme dit, J,P.Domech, « L’art n’est pas seulement ce que l’on voit, mais aussi la manière dont on le voit. »

L’abstrait est donc sensible ?

Oui, même si c’est au départ une intention « logique » de structuration, l’abstrait est la capacité d’une image d’intervenir sur les prolongements de notre système nerveux réceptif, donc de notre sensibilité personnelle et individuelle… Grâce au contact direct et sensoriel avec la surface, les couleurs transmettent des impulsions conscientes ou inconscientes qui nous mettent dans un certain état. Peindre ne revient donc pas à produire une imitation du réel apparent, mais c’est alors plutôt la capacité de produire sur une surface un réseau de tons et de couleurs qui s’éclairent et s’opposent de façon à créer un choc sur le spectateur… une lumière picturale, une coloration… particulière.

 

Beaucoup plus sur Guillaume Beaugé :

Guillaume Beaugé, Métaphysique des traces, collection Paroles de peintres, éditeur Monts-Désert & Pierre-Jean Brassac, publié en mars 2019

Guillaume Beaugé, Du torrentiel dans l’art… collection Paroles de peintres, éditeur Monts-Désert, publié en mai 2017

La page wikipedia consacrée à Guillaume Beaugé

Le site de Guillaume Beaugé

2 réflexions au sujet de « L’abstrait dans la peinture – le langage »

  1. Sallantin marie

    Regardons la dentellière et ensuite cette image de Bouguereau.
    https://images.app.goo.gl/8QEj7j136ZBjnd4x7
    Les deux sont peintes avec un savoir faire et pourtant l’une des deux -qui a eu tant de succès en son temps ,s’affilie au médiocre et n’est pas retenue par les peintres. C’est ça qui est formidable ! L’une est dans l’histoire de la peinture ( histoire d’une discipline ) , l’autre non, car les peintres ne peuvent rien en tirer comme enseignement. Rien ! Ni plastique, ni picturalité . En faisant court on pourrait dire, l’une est abstraite et met en jeu des rapports, l’autre non.

  2. DREUX

    QUEL BONHEUR DE PARTAGER NOTRE AMOUR POUR LA PEINTURE DE MANIÈRE INTERACTIVE
    LA QUALITÉ DES PROPOS ÉCHANGES ICI ÉCLAIRE A LA FOIS LA VISION DES ŒUVRES ET AUSSI LA compréhension PROFONDE DE LA VÉRITABLE ALCHIMIE DU PROCESSUS CRÉATEUR…..
    . MERCI

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