L’interview de Guillaume Beaugé

Guillaume Beaugé, Grand torrent rouge, 2001, 160 x 130 cm

Guillaume Beaugé, Grand torrent rouge, 2001, 160 x 130 cm

Guillaume Beaugé est un peintre avéré, il a le souffle et l’instinct, cet instinct né de la connaissance des œuvres et d’un travail acharné.Il a traversé différentes périodes, comme sa période noire, une période inouïe, le mot n’est pas trop fort… Regardez la reproduction intégrée juste après cette introduction. Ce cycle, cette période noire, instauré en système, lui aurait sans aucun doute valu une carrière dorée, une sinécure. Cependant Guillaume n’est pas du genre à s’enfermer dans (ce qui serait peut-être devenu) un procédé. Non ! Il est rarement satisfait et toujours en mouvement.
Comme on le lira dans cet entretien, Guillaume s’est entiché d’un torrent, à tel point qu’il passe une partie de l’année à quelques pas, quasiment au chevet du cours d’eau. C’est sa source d’inspiration, son « filon ». A cet égard, on distinguera les travaux faits sur le motif — l’indispensable fusion avec le monde sensible — et les toiles très longuement travaillées dans l’atelier.
Guillaume, en effet, ne se contente pas du premier jet, ses toiles se construisent par de nombreuses tentatives pour atteindre la peinture dans sa plénitude. L’épaisseur, la matière, dont on ne bénéficie malheureusement pas en regardant les reproductions, naît non du hasard ou de la préméditation, mais de cette quête, de ce travail incessant. Ce peintre invétéré ne lâche rien avant ce moment où, de la succession et de l’interaction, des différentes strates, naît l’ensemble, la totalité plastique. Alors, comme vous devriez le constater, même sur la base de simples reproductions, il y a quelque chose de fort et de singulier dans les travaux de Guillaume Beaugé.

Beaugé Guillaume, Eau Profonde, 2000, médium gravé, 65 x 130 cm

Beaugé Guillaume, Eau Profonde, 2000, médium gravé, 65 x 130 cm

J.L. Turpin : Quelle est votre formation ? Un enseignant vous a-t-il guidé sur les chemins (escarpés) du dessin et de la peinture ?

Guillaume Beaugé : élevé dans une famille où la culture était celle du vin et des céréales, je dois mon goût de la peinture à des mains amies qui m’ont emmené, à douze ans, face à des paysagistes sur le motif… Dès le lendemain, je n’ai eu de cesse de vouloir en faire autant… et de me procurer le matériel de peinture à l’huile nécessaire… et de faire des tableaux.
À seize ans, il me paraissait totalement impossible que je puisse y consacrer ma vie et c’est à 22 ans, que par un concours de circonstances inespéré, je me suis retrouvé à l’Ecole des Beaux-arts de Paris.

Satellisé ou non, j’ai bénéficié d’une formidable fusée à trois étages… qui s’appelait… Roger Plin-Jean Bertholle-Louis Nallard, peintres contemporains de l’époque, qui avaient, à l’âge de 60 ans, déjà une œuvre authentique et originale, et qui remplaçaient, avec un certain nombre d’autres, les peintres académiques qui régnaient jusqu’alors dans cette Ecole.
Contrairement à beaucoup de collègues, je ne me suis pas contenté de faire quelques petits tours dans l’atelier, je les ai suivis l’un après l’autre, me faisant peu à peu connaître d’eux, et respecter par mon travail , jusqu’à devenir un peu, voire beaucoup, ami avec eux, jusqu’à leur disparition…
J’ai pénétré dans chaque cercle d’élèves qu’ils avaient autour d’eux, me faisant des amis, que je fréquente toujours d’ailleurs…
Par les moyens des corrections, collectives ou individuelles, j’ai essayé de comprendre l’enseignement qu’ils avaient reçu eux -mêmes, trente ans plus tôt… Je n’ai jamais cru aucun professeur sur parole, mais avec ces trois-là, j’ai pu vérifier dans les musées, et dans les galeries, sur pièces dirait-on, leurs affirmations et à chaque fois, avec eux, une nouvelle compréhension s’ouvrait sur la peinture ancienne et moderne…
Cette initiation se fait finalement peu par la parole, mais par le travail, et la comparaison avec les collègues et les prédécesseurs. Le tri des dossiers par le chef d’atelier, étant souvent un moyen efficace d’éveiller les esprits et les sensibilités voire de les heurter un peu ,pour leur faire comprendre une partie d’eux-mêmes… Peut-être n’y a-t-il rien de mieux que l’Admiration, pour pouvoir se rencontrer soi-même ? A ne pas confondre, évidemment, avec l’Obéissance qui n’a aucun effet, plutôt même, le contraire !
Ce contact avec des aînés de grandes qualités et talents, a certainement beaucoup apporté aux bandes de jeunes, qui gravitaient autour… Le Salon des Réalités Nouvelles que j’ai fréquenté pendant 12 ans, annuellement, sous l’invitation de Louis Nallard a été très stimulant, c’est certain…

Guillaume Beaugé, étude de paysage

Guillaume Beaugé, étude de paysage

J.L. Turpin : quels sont les peintres qui vous ont influencé ? À quel moment et dans quelle mesure ?

Guillaume Beaugé : les professeurs que j’ai rencontrés n’ont jamais voulu faire des clones… Ils enseignaient, disaient-ils, le « pictural », c’est-à- dire ce qu’André Lhote appelait les Constantes picturales, celles que l’on retrouve dans toutes les époques et qui sont un peu les bases minimales, mais non suffisantes, pour qu’un apprenti peintre puisse envisager de devenir un « artiste » mot bien sûr, très autoproclamé, de nos jours…
Il est probable que mes trois « maîtres » m’ont influencé, mais cela ne se contrôle pas tant que ça, car on ne sait jamais quelle est la profondeur de la répercussion alors pour les « influences », le peintre est-t-il le mieux placé pour en parler ?
Si je voyais les tableaux de Bertholle et ses amis, à 18 ans, dans les revues d’art, je voyais aussi Rauschenberg, très en vogue dans les années 60, importé par l’Amérique et sa manière d’incorporer de nombreux objets dans le tableau, pour en faire une matière picturale riche, m’intéressait beaucoup…
Je continue à voir beaucoup d’expositions et beaucoup de choses m’intéressent y compris celles de mes collègues les plus proches… J’ai néanmoins ma propre « check-list » intérieure, qui, elle, ne transige pas…

Guillaume Beaugé, Grand torrent carré bleu, 2000, 103 x 100 cm

Guillaume Beaugé, Grand torrent carré bleu, 2000, 103 x 100 cm

J.L. Turpin : quels sont vos sources d’inspiration ou vos sujets de prédilection ?

Guillaume Beaugé : pour moi, la scolarité s’est terminée en 1976, 10 ans après avoir été pensionnaire deux ans à la casa Velasquez de Madrid et une immersion dans l’Espagne traditionnelle, qui m’intéressa beaucoup…. avec les grands, bien connus de la peinture espagnole…
Un premier été en Andalousie, fut complété par un deuxième à Tolède, et j’ai travaillé beaucoup en extérieur le paysage traditionnel. Un séjour de neuf mois deux ans plus tard, en Grèce, dans la région de Delphes, m’incita à trouver mon propre paysage, et c’est 1979, que je construisis un atelier d’été sur une pente sud, dans l’Ardèche du centre, avec une rivière en bas de la maison, qui se transformait souvent en torrent…
Je me mis chaque été et pendant des années à descendre au « torrent » et dessiner tous ses aspects… L’hiver me revoyait dans l’atelier à « composer » et même à réinventer ce torrent que j’avais vu et entendu pendant l’été…
Hormis d’autres incartades en Bretagne ou en Savoie ou ailleurs, le torrent est devenu inconsciemment mon « sujet » intérieur principal, qui m’anime encore, 30 ans après ! Il concentre plus ou moins mes notions propres de paysage, voire de figure, sous forme de « baigneuse »… Il me renvoie à un certain espace que j’essaie de travailler.

Guillaume Beaugé, Petite baigneuse bleue, 2015

Guillaume Beaugé, Petite baigneuse bleue, 2015

J.L. Turpin : en matière de peinture, quel est votre démarche ou votre fonctionnement ? Pour le dire autrement pouvez-vous évoquer le processus créatif ?

Guillaume Beaugé : pour témoigner de ma lenteur, j’ai fait ma première exposition personnelle à l’âge de… quarante-six ans, grâce à Jean Cousin à la galerie Peinture Fraîche, à Paris, je ne me peux donc me prévaloir d’une grande précocité !!
Le travail sur nature m’a toujours paru gratifiant, mais, pour moi, pas suffisant… Il fallait que je rentre dans ma caverne à l’automne pour digérer la dite nature et en faire autre chose… Ce qui fait que le torrent ressurgit d’abord dans la période noire des années 90. Je n’étais moi-même pas très convaincu au début, mais encouragé par des collègues et les expositions, j’ai continué. La couleur me paraissait alors inaccessible, presque une infirmité, mais j’ai compris assez vite la fascination du noir sur les esprits, et son impact conséquent sur le psychisme du spectateur, et qu’un peintre contemporain, au demeurant respectable (je ne cite personne)… sait utiliser à bon escient !
Tout ce que je peux dire c’est que rendre l’aspect de la nature ne me satisfait pas pleinement… d’autant plus qu’une certaine école du début du XXe siècle y a admirablement réussi. Ne pas représenter, tout en rendant l’esprit, grâce aux artifices modernes et récents de la peinture moderne, m’intéresse vraiment, m’obsède, pour dire le mot… Dès le début de mes études picturales, je me suis aperçu que la peinture dite traditionnelle ne me comblait pas et qu’il fallait une épaisseur, tout au moins en certains endroits, (collage ou autre) pour induire un espace particulier, mélange du virtuel de l’art traditionnel, et de l’épaisseur qui va en avant, à la rencontre du spectateur… C’est pour moi, cela l’espace contemporain.
Une fois cela accepté, chaque été, pourtant un besoin irrépressible me conduit vers le torrent ou d’autres paysages de rencontre J’ai l’occasion d’y travailler la couleur la matière et l’échelle, le paysage apportant la composition… Les carnets sont devenus une activité à part entière, une sorte de gymnastique picturale, qui m’empêche probablement de radoter l’hiver à l’atelier.

Guillaume Beaugé, Torrent rouge et vert, 2011, 80 X 65 cm

Guillaume Beaugé, Torrent rouge et vert, 2011, 80 X 65 cm

.L. Turpin : Quelles sont les qualités que vous cherchez aussi bien dans votre travail de peintre que dans celui de vos pairs ?

Guillaume Beaugé : nous revenons à la notion de check-list(*), dont j’ai parlé plus haut. Je ne peux vraiment accepter un tableau, petit ou grand, que s’il satisfait à certaines conditions que j’ai mis du temps à élaborer au cours de mon initiation, mais qui sont aussi instinctives et qui correspondent à ma façon de sentir la peinture que je dois faire… Peut-être est-ce-comme cela que l’on devient vraiment peintre… Je ne sais pas… Je ne peux parler que pour mon jugement propre, et c’est bien difficile. Cela rend le travail effroyablement long (des mois…) mais je ne peux faire autrement… C’est loin d’être réfléchi, c’est instinctif, et cela doit m’intéresser, voire même m’apprendre quelque chose, pour que je puisse l’accepter. Bien entendu, je ne l’exige pas chez lez les autres, et chacun fait ce qu’il peut !
*Check-list Liste de vérifications techniques qu’un aviateur doit consulter avant de pouvoir décoller…

Guillaume Beaugé, étude de paysage

Guillaume Beaugé, étude de paysage

J.L. Turpin : quel est votre avis sur l’état du monde actuel de la peinture ? Dans quelle mesure la contemporanéité ou l’ancrage dans l’époque actuelle vous préoccupe-t-il ?

Guillaume Beaugé : tout a été dit sur les dérives actuelles de notre monde professionnel, au plus haut et au plus bas niveau sociétal : financiarisation, étatisation, décuplement de l’amateurisme, perte d’un enseignement traditionnel qui ne serait pas académique, effondrement d’une vraie critique, incompétence de la plupart des médias, etc.
Tout ce je peux peut-être dire est que cela a été trop vite, et que nous n’avons pas eu vraiment le temps d’assimiler les grandes découvertes de l’Art Moderne, qui fut une époque exceptionnelle… Pour un peintre la connaissance de bibliothèque n’est pas suffisante, il faut ré ingurgiter tous ces découvertes en les pratiquant et cela prend du temps, peut-être des générations ! Le temps n’est plus d’ajouter du chaos au chaos… Il est de reconstruire !

Guillaume Beaugé, Torrent Bleu, 2008, 87 x 120

Guillaume Beaugé, Torrent Bleu, 2008, 87 x 120

Interview réalisé en février 2020 pour sur la peinture.com
Le cas échéant citez vos sources.

En savoir plus sur Guillaume Beaugé :

Beaugé Guillaume, Du torrentiel dans l’art… Collection Paroles de peintres, éditeur Monts-Désert, publié en mai 2017

Beaugé Guillaume, Métaphysique des traces, collection Paroles de peintres, éditeur Monts-Désert & Pierre-Jean Brassac, publié en mars 2019

La page wikipedia consacrée à Guillaume Beaugé

Le site de Guillaume Beaugé

4 réflexions au sujet de « L’interview de Guillaume Beaugé »

  1. DREUX

    Quel beau texte sur le cheminement de l artiste !
    les œuvres choisies parlent elles même de maîtrise de l art pictural pour l émergence des jeux de lumière tantôt éclatants DE COULEURS ET DE JOIE
    Tantôt sombres PROFONDS ET MÉDITATIFS
    MERCI DE NOUS RAPPELER
    QU A NOTRE EPOQUE L ART-VIT ENCORE

  2. Gaëlle Montlahuc

    Interview passionnante de Guillaume qui est un enseignant vibrionnant et passionné dans l.atellier que je frequente , chez Pierre le Cacheux.
    Le torrent si fort , qui transporte une energie inlassable et qui poursuit coute que coute son chemin , c.est ce qui correspond le mieux comme representation de ce qu.est Guillaume, puisqu.il ne cesse de repeter que les tableaux parlent de nous , en miroir.
    Je ne connais pas bien la peinture de Guillaume seules quelques images de son site et j’aimerais voir ses tableaux en vrai, parce que c.est face à eux qu.il peut y avoir du ressenti et donc une emotion…
    Merci pour votre site

    http://Deviens%20ce%20que%20tu%20es

  3. Sallantin marie

    Comme le torrent, celui de l’Ardèche, tout va très vite, c’est vrai, et comme Guillaume Beaugé le suggère fortement dans cet interview musclé , je l’interprète ainsi, le peintre revient comme l’envers d’une culture sans mémoire, toujours collée à l’événementiel , le nez dans le guidon . Par cet effort de prendre du recul dans sa discipline, le peintre est, sans le vouloir figure colossale, et ceux qui disent qu’elle est dépassée , seront ceux qui passent et trépassent sans laisser de traces! Comme la corde tressée qu’un âne ronge au fur et à mesure, merci Pindare , l’oubli fait son œuvre. A contrario , en cherchant instinctivement à retenir ce qui fuit, un peintre tel Guillaume Beaugé embrasse le monde pour en retenir son chant , ce qui nécessite le discernement et l’étude . Ce faisant , et à cette condition seule, il l’emporte sur l’oubli mais il sait aussi qu’il lui faut laisser derrière quelques tableaux originaux.
    Aujourd’hui tout semble concourir à rendre l’exigence du peintre invisible , surtout avec la promotion continuelle de l’art contemporain , arme de décervelage et de destruction massive! ( à quand la pause ? A quand le retour du discernement ? Merci à ce site! ) . Mais de plus en plus de gens disent ouvertement leur lassitude. Ils ont bien raison et vers eux va ma gratitude. Merci pour cet interview !

    http://www.sallantin.fr

  4. guillaume beaugé

    Merci chère collègue !
    J’avais le choix à 22 ans de devenir « artiste’ ,comme « on » dit , ou de tout recommencer à zéro !…. Je savais qu’ en rencontrant de bons « maîtres » , j’en prenais pour 20 ans de retard ,…. car s’il y avait apprentissage, il fallait après, en sortir …. ce qui était loin d’être automatique .. !!! Et J’en en eu bien conscience, à ce moment là .!!!.
    Et puis , on n’avait pas honte , de redevenir »apprenti » dans ces temps-là .. !!! Je sais que Marie Sallantin a fait la même chose avec Bertholle…., elle qui venait de Sciences-PO ..!!
    Plin voulait se faire appeler » Patron », !! mais ,soixante-huit oblige, on n’a pas voulu… alors … on l’a appelé …Roger ..!! ! Guillaume ..

    https://guillaumebeauge.com/

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