L’interview de Jacques Dromart

Jacques Dromart, Jardin, 2019, huile sur toile 100 x 100 cm

Jacques Dromart, Jardin, 2019, huile sur toile 100 x 100 cm
N’hésitez pas à cliquer les reproductions pour les agrandir !

En réalité, je n’ai jamais rencontré Jacques Dromart, pas encore du moins. Il y a plus de deux ans maintenant, j’ai vu, sur le site de la Galerie Lebas, quelques photos de ses toiles. Je dois dire, ou écrire plutôt, que ces photos m’ont sérieusement accroché.
Depuis, avec Jacques, nous avons partagé quelques longues conversations téléphoniques. L’entretien, que vous trouverez un peu plus bas, est issu de ces discussions à bâtons rompus.
Il y a quelques mois maintenant, je comptais me rendre à Arras faire sa connaissance et apprécier sa peinture dans sa matérialité… Ça ne s’est pas fait. En attendant, Jacques m’a envoyé son livre « Jacques Dromart – Peintures ». Cet
ouvrage — édité par un collectionneur passionné par son travail — a été une révélation. Je le précise, car ce n’est pas toujours aussi flagrant : en passant de l’écran au papier, ses toiles, et tout particulièrement ses toiles récentes, gagnent énormément. Vous voilà donc prévenus, les reproductions intégrées dans ce papier ne vous donneront qu’une idée imparfaite de ses travaux.
Avant l’entretien à proprement parler, impossible de résister, il faut que j’ajoute quelques mots à propos de la peinture de l’interviewé. Voici ce qui m’a frappé — et, surtout, n’y voyez rien de laudatif.
De façon liminaire, je mentionnerais que sa peinture « n’est pas si simple ».
C’est d’ailleurs Jacques qui l’a dit. Il est vrai qu’il ne s’agit pas d’une peinture facile, elle est, à l’évidence, d’une infinie subtilité.
Face à ses toiles, c’est d’abord la couleur, la richesse de la couleur, son opulence, son intensité, qui m’a arrêté.
On ne le dira sans doute jamais assez, tous les attributs, les ingrédients, de la peinture sont indissociables, intriqués. Ainsi, la « belle couleur » des toiles de Jacques Dromart, c’est aussi la palpitation et l’expansion de la lumière ; une lumière qui engendre et affirme l’espace de ses tableaux.
Pour boucler mon petit commentaire, il me faut maintenant évoquer le dessin de Jacques Dromart. Tous les éléments ou plus exactement toutes les formes, qui constituent la toile sont parfaitement calées, les unes par rapport aux autres et toutes par rapport à l’ensemble… Et ça aussi c’est quelque chose !
Mais, j’imagine que sur la simple base des quelques reproductions intégrées dans ce billet vous seriez arrivés aux mêmes conclusions et c’est maintenant à Jacques Dromart lui-même de vous livrer quelques clés à propos de son parcours et de son travail. Comme vous allez le lire, c’est quelque chose qu’il fait sans cérémonie, ni circonvolutions, et avec la plus grande sincérité.

Jacques Dromart, Feuillage bordé de bleu, gouache

Jacques Dromart, Feuillage bordé de bleu, gouache

J-L Turpin : quel a été ton parcours ou plutôt comment t’es tu formé à la peinture ?

Jacques Dromart : tu veux savoir comment ça m’a pris de vouloir peindre peut-être ? Quand j’étais jeune j’ai eu un accident très grave. En 1964, un bus m’emmenait en colonie de vacances. J’étais avec mon frère et je l’ai perdu dans cet accident. Deux secondes avant, il me souriait et me demandait si j’allai bien. Tout de suite après le bus est parti à faire des tonneaux. Le traumatisme a été très grand, mon frère est mort et moi j’étais paralysé. Il a fallu que je me remette sur mes jambes, ça ce n’est pas simple non plus. La rééducation a été longue, avec toutes les séquelles qui s’en suivent et que j’ai toujours. Tout ça était très triste et c’est après, un jour, comme ça,  que je me suis mis à peindre. J’avais treize ans et je voulais faire des copies de Corot. Je n’avais jamais vu un Corot de ma vie sauf en image, en reproduction. Je suis allé chercher ma première boite de peinture, de la peinture à l’huile. Cette boite, c’était une sensation de peinture, le bonheur de ma chambre qui a pris l’odeur de l’essence de térébenthine, c’était la peinture qui s’étalait sur la toile… c’était la chose la plus merveilleuse du monde. Je ne savais pas peindre bien sûr, mais je faisais mon petit bazar… Ça a commencé comme ça.
Quelques années après, à l’âge de dix-sept ans, je peignais toujours. Je faisais des portraits de copains, des trucs comme ça, et je me suis aperçu qu’il se passait autre chose dans l’art. On est à la fin des années soixante, j’avais vu des œuvres abstraites et puis j’avais fais la connaissance de quelques artistes du coin. Je me suis dis là il faut être à la page (rires) et j’ai commencé à faire des choses un peu modernes, qui se voulaient modernes, enfin je ne sais pas comment dire…

J-L Turpin : dans l’air du temps ?

Jacques Dromart : oui ! Si tu veux, dans l’air du temps, mais sans réflexion picturale réelle. Enfin je peignais, je sortais des toiles, et puis, figures toi, j’ai commencé à monter des expos avec des gens dès 1972. En 1977, j’ai monté une grosse expo avec tous les copains, des peintres, des grapheurs, dans une banque. On a eu tous un petit succès. Pourtant, je regardais ce que je faisais et je me demandais — je commençais à me demander — si c’était bien de la peinture. J’avais cette sensation comme ça, juste une sensation.

J-L Turpin : Cette sensation reposait sur quoi ? C’était par rapport à ce que tu avais vu dans le monde réel ou dans les musées ? On ne peut pas savoir, comme ça, sans se référer à quoique ce soit, si on est bien dans la peinture ou si on y est pas…

Jacques Dromart : comment je pourrais te dire ? J’avais l’impression de tricher. Je me disais comme ça : Jacques tu ne sais même pas dessiner en fait, tu ne sais pas faire un nu, tu ne sais pas faire… Tu vois c’est ce genre de chose qui me travaillais.
J’ai eu une chance inouïe à ce moment là. Par le biais d’un copain, Eric Dazin, réalisateur qui travaillait sur Paris, j’ai rencontré René Ferrette. René avait organisé des expositions de peintres français à l’étranger. Il était à la retraite, mais il avait fait travailler des artistes comme Bazaine, Manessier… et Bertholle.
René a vraiment tané Bertholle pour qu’il me rencontre. En arrivant chez Bertholle avec lui, j’ai vu des trucs magnifiques. Il y avait par exemple des crucifixions au fusain absolument fantastiques. Elles faisaient au moins trois mètres de haut. J’étais sur le cul. J’étais dans le temple. Je me suis dis voilà la peinture est là ! J’avais pris un carton de travaux avec moi et, à un moment donné, Bertholle m’a dit avec son accent bourguignon « Dromart faites-moi voir un peu ce que vous faites ! ». Après avoir regardé mes travaux aligné sur des chevalets, il m’a dit : « Dromart ce que vous faites c’est de la merde ! (rires) »

J-L Turpin : Bertholle a souvent du dire ça dans sa vie…

Jacques Dromart : oui, mais j’étais effondré évidement… Nous avons discuté un peu, puis il a dit « Voyez Dromart, vous pourrez revenir à ce que vous faites là, dans des années, quand vous saurez peindre ». Il a ajouté « je vais partir en retraite et laisser mon poste de professeur aux Beaux-arts. Je vais ouvrir une académie rue Saint Roch. Si vous voulez vous pouvez revenir me rejoindre. » Je lui ai dit, j’habite à Arras, ce n’est pas simple. Il m’a répondu, « Réfléchissez et si vous voulez vous venez. »
Il a fallu six mois pour me remettre de cette histoire, et puis, au bout de six mois de réflexion, je me suis dis : il a raison, je vais y aller. Et là j’ai commencé mes allers-retours Arras-Paris, une folie…
Je travaillais à l’époque, je travaillais dans une banque à Arras, dans l’informatique (je ne connaissais rien à l’informatique, mais ça faut pas le dire). En fait, je prenais une journée de congé par semaine, je n’avais plus de congés annuels si tu veux. Comme je ne travaillais pas le lundi, je prenais le mardi. J’arrivais à Paris, où René m’hébergeait, le dimanche après-midi. Le lundi, on m’avait filé les clés, et j’étais à l’atelier dès sept heures du matin. Je travaillais des natures mortes, des choses comme ça. Le mercredi, je prenais le train à Paris à cinq heures du matin pour revenir travailler à la banque.
Auparavant, mes parents avaient refusé que je fasse les beaux-arts. C’est sans doute un peu pour ça que j’ai décidé de rester à l’académie Saint-Roch pendant cinq ans, un peu comme si je faisais les Beaux-arts.
Et je l’ai fais, je l’ai fais !

J-L Turpin : là  tu es toujours à la banque ? Donc pendant cinq ans, tu as fais deux jours pleins par semaine à l’académie Saint Roch, c’est bien ça ?

Jacques Dromart : oui, deux ou trois jours par semaine, car à la banque je faisais beaucoup d’heures supplémentaires et je les récupérais. C’est ce qui m’a permis d’avoir une journée en plus tous les quinze jours, si tu veux. Au bout des cinq ans j’en avais un peu marre des allers-retours et surtout j’avais rencontré ma femme, donc j’ai fais mon atelier à la maison. Cependant, je venais régulièrement à l’atelier Saint-Roch pour les corrections, je venais présenter mes travaux à Bertholle tu sais. Là on arrive dans les années 1986 et je me suis mis en tête de passer la Casa Velázquez. J’y suis entré en 1989 et j’y suis resté deux ans.

Jacques Dromart, Ondulation 2017, huile sur toile, 195 x 130 cm

Jacques Dromart, Ondulation 2017, huile sur toile, 195 x 130 cm

J-L Turpin : désormais la banque c’était plus possible ?

Jacques Dromart : non, j’ai demandé deux ans de congés sans solde. Ça n’a pas été très facile, mais avec la Casa Velázquez en poche j’ai obtenu ce congé.

J-L Turpin : réussir la Casa Velázquez et demander un congé sans solde de deux ans c’est incroyable. La Casa Velázquez ça serait monté à la tête de la plupart des gens. Moi, dans cette situation, je crois que j’aurais tout envoyé promener…

Jacques Dromart : Attends ! Je continue mon histoire, tu vas comprendre. Donc à la Casa Velázquez, quand je suis arrivé là bas j’avais déjà deux petits enfants. Il y avait bien sûr Sarah, mon épouse. On s’est installé. J’ai travaillé comme un cinglé ! J’ai pu faire des très grands formats, j’étais heureux comme tout, j’étais comme un fou, c’était dingue. De temps en temps, quand j’avais un coup de blues, je téléphonais à Bertholle. Il me disait « Ne vous inquiétez pas Dromart, continuez votre route ». Bertholle restait ma référence, tu vois. J’ai fais de connaissances là bas, des historiens, des archéologues, des musiciens… des gens magnifiques. J’ai exposé avec un espagnol qui s’appelait Vega, j’ai fais mon trou si tu veux. Pourtant j’ai senti que je ne pourrais peut-être pas vivre de la peinture.
Je me disais que j’avais des enfants et que je ne pouvais pas prendre le risque de ne pas m’en sortir. J’ai donc décidé de prendre mes responsabilités, c’est-à-dire de reprendre le Crédit Agricole en sortant de la Casa Velázquez. Ça été extrêmement difficile, d’autant plus que j’ai été mis au placard durant un an. Ce qu’ils attendaient c’est de négocier mon départ. Je n’ai jamais lâché le morceau  et ils ont fini par me trouver un poste dont personne ne voulait. L’avantage de ce genre de poste c’est que l’on-a personne sur le dos, on est tranquille. A ce moment là il y a eu la grande révolution du temps partiel pour les hommes et là j’ai été le premier à demander le temps partiel et donc j’ai travaillé trois jours par semaine. Je peignais le reste du temps.

J-L Turpin : Si tu as eu un mentor c’était Bertholle… On peut dire ça ?

Jacques Dromart : oui ! Bertholle et puis André… André Bouzereau, l’assistant de Bertholle. Il a énormément participé à ma formation, comme à la formation de tous les élèves de l’académie. Bertholle et André étaient très complémentaires en plus.

J-L Turpin : En dehors de l’activité en elle-même, du travail dans l’atelier, la peinture t’as apporté quoi ?

Jacques Dromart : ce qui était fabuleux dans l’atelier Bertholle, c’était la rencontre de différentes personnalités. Ça marchait bien cette académie, il y a avait beaucoup de monde. C’est là que j’ai connu plein de peintres, dans une ambiance studieuse, mais festive (on bien rigolé).
Il y avait différente nationalités : des grecs, des allemands, des italiens, des espagnols… Il y avait aussi un iranien qui s’appelait Farah. Je suis d’ailleurs encore en contact avec lui. Comme je suis très curieux, j’aimais bien parler du pays des autres. Quelque part, et là c’est passionnant, les peintres ont une écriture particulière selon leur origine. On sent une écriture picturale différente en fonction de la culture, c’est très curieux. On est tous sensibilisés, peut-être même construits, constitués, si tu veux, par notre environnement. Donc c’est passionnant de découvrir tous ces gens différents.
Quand j’étais à la Casa Velázquez c’était ça aussi qui me passionnait. J’ai fais la connaissance d’artistes espagnols, c’est une autre histoire, mais c’est toujours fabuleux. Alors là il faut être une éponge, c’est-à-dire prendre les gens comme ils sont, ne pas être dans le jugement, ne surtout pas rester bloqué dans son pré carré (rires). Très, très, belle expérience ! Vraiment j’y pense souvent. J’ai encore des amis que j’ai rencontrés à la Casa Velázquez et aussi des amis qui ont fréquenté l’atelier Bertholle. Je suis un peu l’évolution de tout ce petit monde, c’est très agréable, j’aime beaucoup ça.
Récemment, je suis retourné au Louvre Lens avec André Bouzereau. Il était venu pour mon expo à la galerie Estelle Lebas. Il resté trois jours et et c’est assez drôle, enfin assez drôle… Plein de bonheur quoi ! Enfin comme d’habitude : on a partagé plein de choses, on a regardé, on a fait des visites extraordinaires !

J-L Turpin : il y a les rencontres avec les gens, les discussions sur la peinture, les expos, mais aussi les visites d’atelier…

Jacques Dromart : Oui ! C’est l’histoire des visites d’atelier… On va voir le travail des copains. Moi je me rappelle j’allais dans les ateliers, je voyais les peintures des autres. C’est tout à fait excitant, parce qu’ils partent dans des directions qui ne sont pas obligatoirement la tienne. Alors il y a des choses intéressantes et il y a des choses qui te laissent indifférents… Bon, à l’époque j’étais rigide si tu veux, j’avais tellement l’enseignement de Bertholle en tête que j’en devenais un peu sectaire, un peu trop définitif dans mes jugements. Aujourd’hui je le reconnais, je le regrette pas, il faut passer un peu par là, enfin à mon avis. Plus jeune je n’étais pas trop comme ça non plus, mais maintenant la peinture des autres peut me déranger. Tu travailles, c’est déjà très complexe. Alors ça va ! Je vais voir de la peinture, mais, quelque part, plus je vieillis moins j’ai envie.

Jacques Dromart, Technique mixte

Jacques Dromart, Technique mixte

J-L Turpin : il y a des gens qui m’ont déjà dit ça. Ils m’ont dit qu’ils allaient moins voir la peinture des autres, dans la mesure où — à un certain moment — ça les perturbait… Là on parle de la peinture des copains, mais aussi des grandes expos.

Jacques Dromart : Oui ! À un certain moment… Tu as des périodes où tu peins comme un furieux et d’autres où tu ne fais pas grand chose. Dans cas là, c’est le moment d’aller voir de la peinture. Au contraire, quand tu peins beaucoup, ce n’est pas le moment, ça peut te perturber complètement. Tu reviens dans ton atelier et t’as perdu le fil. Ce que tu as vu hier ou avant-hier est parfois tellement présent que tu ne sais plus, que t’es timoré devant ta toile. En réalité t’es foutu… pour au moins trois jours (rires).
Par contre quand ça ne marche pas, quand tu piétines, là c’est le moment ! Là il faut y aller, il faut aller voir de la peinture, et d’un seul coup ça te nourris, et puis tu te dis merde ! Il a trouvé ces solutions et là il y a toutes sortes de choses qui te viennent en tête et qui te donnent envie de peindre.

J-L Turpin : toutes périodes confondues, quels sont les peintres que tu admire le plus ?

Jacques Dromart : Corot d’abord, Corot parce que c’était ma toute première rencontre avec la peinture à l’âge de treize ans. Il y a un peintre avec qui j’ai eu un peu de mal au départ, c’est le Greco. Maintenant pour moi le Greco est un très grand peintre, et puis Velázquez… Mais tu as tout le monde, tu as tous les italiens aussi…

J-L Turpin : tu comptes qui parmi les italiens ?

Jacques Dromart : Tintoretto ! (rires) Tintoret moi ça me bouleverse. J’ai d’ailleurs eu la chance de voir une exposition de lui. C’était à Venise, des portraits peints par Tintoret, je ne m’y attendais pas,… Une grande claque ! Bon… Et puis… Comment dire… C’est tous les grands classiques quoi… C’est Goya, c’est Velázquez, c’est Rembrandt bien sûr… Moi, je suis transporté par ces gens. Il y a une même coloration chez tous les peintres que j’aime.

 J-L Turpin : si je te suis bien ta liste ne sera pas si longue. Ce genre de liste peut pourtant être interminable, mais là on est vraiment dans les sommets, c’est la liste des peintres d’exception…

Jacques Dromart : oui, les peintres incontournables ! Mais, ce qu’ils te donnent ce sont des grandes leçons de peinture, à leur image, leur identité plutôt, et avec leurs émotions… Et puis il faut tout remettre dans le contexte de l’époque. Là, on a les « classiques », enfin on va dire ça comme ça, car moi je les trouve extrêmement modernes. Ensuite, on va arriver dans l’époque moderne à proprement parler. Je reste très proche de Manet. Alors tu as Manet, tu as Monet… En fait je suis un inconditionnel de tous. Comment dire… On a des préférences, mais en même temps si celui qui n’a pas notre préférence a des qualités, des qualités picturales, rien ne me gêne, toutes les barrières sont levées et j’accepte les libertés que certains peintres prennent. Je les accepte assez facilement, car c’est leur manière d’être.
Après Corot, qui reste le cœur de mon apprentissage, tout se déroule facilement, tout est fluide. Quand tu regardes Corot, tu es ouvert à tout, à la peinture italienne, à la peinture espagnole, à la peinture… enfin tu es ouvert à tout, c’est extraordinaire. Ça c’est ma position pour les peintres anciens, mais, bon ! Tu voudrais sans doute entrer dans le vingtième siècle. On va continuer dans la même ligne. Il y a Picasso, il y a, il y a…

J-L Turpin : il y a Braque ?

Jacques Dromart : Braque pour moi c’est Corot, c’est l’identique de Corot, c’est le même chemin si tu veux. C’est certainement lui qui est le plus proche de Corot d’ailleurs. Il y a Braque évidemment, mais c’est pareil je reste sur… Enfin, tu sais, tous ces gens qui ont construit la peinture sur ce qui a existé avant. C’est- à-dire qu’il y a des racines et puis des branches… Alors il y a Braque, il y a machin, il y a… Mais quelque part c’est la même chose : c’est la forme qui change, ce n’est pas le fond !
Lorsque l’on a décrété ça — et c’est quelque chose qui me semble difficilement contestable — on peut malgré tout se poser la question, la question d’une nouvelle aventure : pourquoi ne pas balayer le fond ? Pourquoi pas ? Duchamp a commencé, mais il l’a fait avec intelligence. Il l’a fait aussi par rapport au contexte de son époque. Il a essayé de se démarquer de plein de choses et ce n’est jamais inintéressant. C’est pour ça que parfois je suis presque emmerdé pour dire ce que je préfère. Enfin, je préfère me situer dans le sens de la peinture, puisque je continue à faire de la peinture. Mais ces gens qui ont décidé d’aller ailleurs, moi je dis chapeau, quand même, puisque ça les mets dans une autre vision, si tu veux. Pourquoi pas ? Moi ça me touche ! Ça me touche parce que je trouve ça un peu courageux, aventurier, si tu veux…

Jacques Dromart, sans titre Cliquez cette image, elle doit absolument être regardée dans de plus grandes dimensions !

Jacques Dromart, sans titre
Cliquez cette image, elle doit absolument être regardée dans de plus grandes dimensions !

J-L Turpin : Pendant l’apprentissage on a le plus grand besoin de ces peintres exceptionnels, mais, à compter du moment où on suit son propre chemin, comment vit-on avec les figures tutélaires du métier ?

Jacques Dromart : pour moi, je continue d’aller voir leur peinture. Hier, je suis allé voir Picasso. J’avais rendez-vous avec un ami. Cet ami était mon ancien directeur artistique de la Casa Velázquez. Il a bientôt quatre vingt ans. On est allé voir Picasso ensemble. Ha ! C’était génial ! Picasso nous a complètement transportés. En regardant ses boulots, j’ai pris une claque. Je suis reparti et je me suis dis : quand même le mec ! J’ai été soufflé. Il est d’une efficacité, avec un rien tout est dit. Il fait un trait, ça vit… Hé là tu te dis : merde ! Du coup quand tu reviens dans ton atelier tu es humble, tu reviens avec humilité, tu te dis : hé ! Bosses et fermes là !
En plus dans ce musée, où il y a toute la collection de Picasso, tu as deux petits Corot magnifiques, tu as des Renoir… Ha ! C’était beau ! On y a passé trois heures et demi, alors qu’il y avait deux étages de fermés, puisqu’ils montaient l’expo Calder.

J-L. Turpin : peux- tu évoquer le processus créatif ? Pour le dire autrement, quelle est ta démarche ou ton fonctionnement dans l’atelier ?

Jacques Dromart : D’accord je vais te raconter mon histoire dans l’atelier. Je travaille par thème, nature morte, intérieurs, paysages. Il faut dire que le sujet pour moi n’est qu’un prétexte à peindre, ce n’est pas l’image qui compte, c’est le mystère, la chose qui pousse de l’intérieur, bref, l’invisible.
La toile vierge me paralyse, j’ai besoin d’un chaos, d’un big band, afin de compliquer la toile presque à la saturer. Ensuite, les choses s’apaisent, je gratte, je simplifie pour retrouver la toile vivante de ses stigmates. Elle a une histoire, une blessure, elle existe. Ensuite, je pars d’une idée, assez vague d’ailleurs. Puis la main fait que les choses s’imbriquent, ou pas. Le chemin se fait à tâtons. Il y a ces moments où je sens une histoire se construire, là il se passe quelque chose, il faut creuser. Souvent la toile surgit de la boue.
Voilà, les choses évoluent lentement. Je détruis beaucoup, détruire, reconstruire, c’est le métier de peintre. En tout cas c’est ma façon d’agir. Le doute c’est ma seule compagnie dans l’atelier. J’ai toujours pensé que d’avoir des certitudes cela ferme les portes. Le doute fait que l’on s’ouvre à tout, on s’ouvre vers l’inconnu.
La solitude est grande dans un lieu où au fond nous sommes confrontés à nous même. Chaque tableau est en quelque sorte un autoportrait.

J-L Turpin : je peux te demander ton avis sur l’état du monde de la peinture, du monde actuel de la peinture ?

Jacques Dromart : si on veut discuter de la perception actuelle de l’art, il y a une chose qu’il est très important de savoir : la peinture n’est plus pensée comme on la voyait-nous. Elle est vue comme une série d’images. Elle n’est plus vue comme la voyait, encore au vingtième siècle, des gens comme Bonnard… Elle n’est plus vue comme une recherche de la beauté. Non, on ne parle plus de ça. Maintenant on parle de quelque chose qui est dans la sensation du corps, du commentaire sur l’actualité, de… Il s’agit de montrer qui on est, mais avec d’autres moyens que la peinture.

J-L Turpin : c’est comme ça que tu vois la place de la peinture dans l’art contemporain ?

Jacques Dromart : Il n’y a plus de place pour la peinture dans l’art contemporain, c’est terminé ! Je suis réaliste : nous les peintres, on est un peu coincé, on se répète… À mon avis, on vit les derniers temps de la peinture, c’est l’évidence ! Maintenant comment ne plus en faire partie ? Moi, je continue mon histoire. Elle est comme elle est, je la continue parce que je ne sais pas faire autre chose. Je ne suis pas pessimiste, mais ça va être différent. Tu sais la cathédrale Notre Dame de Paris vient de brûler. Il se passe une chose extraordinaire c’est que tout le monde se demande comment on va la reconstruire. Moi je suis désolé, il faut la reconstruire avec des matériaux modernes. Je ne vois pas le problème. On est toujours figés sur le temps passé, mais le temps passé il évolue. Il évolue, alors Notre Dame elle restera la même, s’il y a plus de poutres en chêne dans la charpente, si ce sont des poutres en métal qui correspondent à la technologie d’aujourd’hui. Le bâtiment sera d’autant plus solide et aura le même aspect, tu comprends ? C’est comme ça, c’est la vie, il faut arrêter de penser qu’on conserve tout. Enfin quoi, c’est une mutation.
La semaine dernière je lisais un bouquin de Marina Abramović. Elle fait des performances. J’ai lu son bouquin, c’est passionnant.  Elle s’est donné à son travail avec la croyance totale d’un peintre, mais elle ne parlait pas de peinture, elle parlait d’une autre forme d’expression. Je ne suis absolument pas d’accord avec tout ce qu’elle fait, mais ça existe et elle le fait avec sincérité. La problématique, si tu veux, c’est ça : des gens font des choses — alors qu’on soit d’accord ou pas d’accord — ils le font avec une sincérité totale. Est-ce qu’on peut discuter ça ? Non ! À mon avis non ! Ils le font. Alors la critique par rapport à ça ? Moi je n’ai pas de critique à formuler, parce que ce n’est pas mon domaine. On est plus dans la peinture, qu’est-ce que tu veux que je dise…

Jacques Dromart, Jardin 2013, Technique mixte, 62 X 65 cm

Jacques Dromart, Jardin 2013, Technique mixte, 62 X 65 cm

J-L. Turpin : en ce qui concerne ta peinture, ton travail, qu’est-ce que tu voudrais tenter de faire et peut-être même de réussir maintenant ?

Jacques Dromart : j’ai beaucoup fait d’intérieurs avant d’aller à l’extérieur, mais alors je suis parti complètement dans l’extérieur. J’aurais bien aimé, parce que je suis un vieux romantique, mélanger les intérieurs avec les extérieurs. Je trouve que c’est là que tu tombes dans le sublime. Peu de fois j’ai réussi à faire les deux en même temps. Je n’ai pas réussi à lier l’intérieur et l’extérieur, en réalité.

J-L. Turpin : ça paraît difficile… Qui fait ça ?

Jacques Dromart : Bonnard par exemple. Bonnard, Picasso… tout le monde, tout le monde y arrive, sauf moi…

J-L. Turpin : Est-ce que tu peux être un peu plus précis ? Pour Bonnard on le voit de manière très concrète : quand il y a une fenêtre on voit l’extérieur et toujours, dans ce cas, l’intérieur et l’extérieur sont liés, très différents mais solidaires. Alors d’accord, mais il me semble que ce n’est pas ça que tu cherches ?

Jacques Dromart : je ne voulais pas faire la même chose si tu veux, je voulais faire différemment, et je me suis planté. Ça me turlupine. C’est-à-dire que dans mes paysages je n’arrive plus à mettre un silence. En fait, c’est un peu ça : la profusion, une espèce de densité, et le silence, le calme.

J-L. Turpin : mais tu as déjà atteint cet agencement, cette dimension… j’ai sous les yeux, le « Jardin 2013 », affiché un peu plus haut : tu as à la fois le foisonnement et le silence. Là tu l’as ! Tu as un bleu profond et tu as effectivement de nombreuses petites formes très graphiques. Et le bleu, ce bleu, qui me fait penser — peut-être à tort — à un bleu de Matisse, est très silencieux…

Jacques Dromart : j’ai le sentiment de ne pas avoir atteint la plénitude, c’est peut-être cela qui me fait continuer la peinture avec les surprises que réserve toujours la vie picturale.

 

Entretien avec Jacques Dromart réalisé en avril 2019 pour sur-la-peinture.com
(le cas échéant citez vos sources)

 

Un peu plus de Jacques Dromart ?

Sur le site de la Galerie Estelle Lebas
Sur le site de la Galerie Au-delà des Apparences
Sur le site escarpo.com (à consulter sur ordinateur, pas sur smartphone, en tout cas pour l’instant)
Sur sa page Facebook

3 réflexions au sujet de « L’interview de Jacques Dromart »

  1. Kaczmarek freddy

    Je connais Jacques. Enfin, connaît on vraiment quelqu’un ? Il fait partie de ma vie.
    Cela fait des années. Je ne suis donc pas impartial. J’aime sa peinture et à travers elle (ou serait ce l’inverse ?), l’homme.
    Je suis curieux de voir son évolution au travers de la couleur aujourd’hui. Je lui ai connu une période beaucoup moins démonstrative dans la vivacité des tons. On était plus dans le Gréco qu’il affectionne tant.
    Ce qui est présent chez lui je trouve, c’est la force. Sa peinture est puissante. C’est comme ça que je la ressent. Elle vous happe.
    Je ne pense pas comme il le dit, que la peinture c’est terminé. C’est son côté pessimiste. Depuis Lascaux l’homme ( au sens générique ) a toujours peint le monde dans lequel il vivait. Il n’y a pas de raison qu’il s’arrête maintenant.
    Il en va de la peinture comme avec l’écriture.
    L’écrivain devant sa page blanche utilise les mots pour donner de la couleur de la forme et du contenu à ses idées. La matière est toujours la même, du papier un crayon et des mots. Nos contemporains racontent toujours la même histoire. L’homme confronté au vice et à la vertu n’en fini pas de se raconter.
    Et pourtant le verbe ne s’utilise plus comme au temps de Voltaire.
    Seul le décor a changé.
    On pourrait en dire autant d’ailleurs de l’architecture qui écrit le paysage.
    Ce n’est pas la peinture qui est terminée, mais l’être humain. On peut discuter du réalisme ou du pessimisme d’un tel point de vue.
    La façon de s’en sortir peut être, étant de considérer que l’être humain n’est pas uniforme.
    Après les grands maîtres, il y aura toujours quelque chose à dire.
    Et puis l’essentiel, c’est quoi ? Ce n’est pas de trouver LA solution. Elle n’existe pas.
    C’est de susciter l’émotion et de stimuler l’intelligence, la réflexion.
    La curiosité.
    La peinture peut servir à tout. Faire passer un message politique comme avec Guernica, susciter la crainte de l’enfer, le désir, l’apaisement ou la colère.
    Je me demande souvent pourquoi des hommes et des femmes ont peint dans les grottes.
    On ne sait pas répondre à cette question.
    Il n’y peut être pas de réponse tout simplement.
    Alors Jacques. Ne t’en fais pas. Tu es un peintre. Il y a des gens qui aiment ta peinture.
    Continue. C’est tout. Pour notre plus grand bonheur.

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