Picasso a-t-il un cœur ?

Picasso Pablo, Le chat et l'oiseau, avril 1939, huile sur toile, 96,5 x 128,9 cm, Collection particulière, New York

Picasso Pablo, Le chat et l’oiseau, avril 1939, huile sur toile, 96,5 x 128,9 cm, Collection particulière, New York

Une foutue question

Picasso a-t-il un cœur ? Voilà une étrange interrogation, une foutue question ! J’imagine que je vous dois quelques explications.
Il y a quelques années, privé d’atelier, j’ai entamé cette longue dissertation sur le 3e art. J’avais en ligne de mire un petit fascicule illustré par dix ou quinze reproductions. J’avais comme matériaux, un petit carnet de notes prises dans l’atelier et quelques citations. Je voulais parler de peinture, de la peinture telle qu’elle m’avait été révélée. Je voulais rapporter des méthodes qui s’étaient vérifiées dans la durée, mais aussi un état d’esprit qui me semblait approprié à la pratique de cet art exigeant. J’ai rapidement remarqué un gouffre, en tout cas un fossé, entre ces thèses le plus souvent partagées avec mes ex-camarades d’atelier et ces mêmes thèses publiées sur Internet. C’est-à-dire proposées au regard sans affect, en réalité plus distant, plus critique, de l’éventuel lecteur. C’est ainsi que mes convictions les plus fermes, les plus longuement mijotées, vérifiées dans l’atelier et le musée, me semblaient soudain fragiles. Elles le sont peut-être. En tout cas, je dois à chaque fois retracer et élargir le champ de mes cogitations.

C’est exactement de cette façon que la foutue question, qui ouvre cet article, m’est venue et ne m’a plus quitté. J’avais fait mien ce postulat depuis des lustres : le tableau existe et consiste s’il possède des qualités formelles associées à une vraie sensibilité. Il était pourtant à peine posé, que je ne le trouvai plus si évident à défendre et à développer. J’entamais alors la rédaction d’un billet intitulé L’indispensable part d’humanité et mon équation se vérifiait sans peine auprès des grandes figures de la peinture que sont le Greco, Rembrandt, Giotto, Van Gogh ou Bram van Velde. Il m’a paru moins facile de trouver l’intériorité, la générosité et l’émotion, chez des pointures comme Rubens, Manet, Courbet ou justement Picasso. Le diable m’emporte, je ne pouvais faire l’impasse sur cette contradiction.
Pour en parler, j’ai gardé Picasso. C’est une référence qui ne peut être effacée des tablettes de ce blog, un membre de La liste. Dans l’article à peine commencé et intitulé L’indispensable part d’humanité, son Autoportrait de 1907 s’intégrait sans heurt après les autoportraits du Greco et de Rembrandt. Bien qu’il ne s’agisse que de reproductions, je voyais là un signe favorable, un genre de bénédiction.
Pour amorcer cette réflexion, j’ai fais mentalement l’exploration du musée Picasso. Durant cet exercice, un genre de révision, il m’a semblé distinguer des toiles dures dans la forme et dans la coloration. Ces tableaux qui me piquaient les yeux présentaient souvent d’évidentes qualités plastiques, mais je n’y trouvais pas le quota d’humanité recherché.

Picasso Pablo, Homme au chapeau de paille et cornet de glace, 1938, huile sur toile, 61 cm x 46 cm, Musée Picasso, Paris

Picasso Pablo, Homme au chapeau de paille et cornet de glace, 1938, huile sur toile, 61 cm x 46 cm, Musée Picasso, Paris

J’avais maintenant la vision d’un peintre féroce et, dans tous les cas, pas celle d’un peintre pétri d’humanité. Il s’agissait sans doute d’une image réductrice, mais le doute persistait : peut-on trouver le cœur de Picasso dans ses tableaux ?

un foutu peintre

Avant d’aller plus loin, il me faut énoncer la clause inaliénable qui me lie à cet artiste. Quoi que j’ai déjà écrit et que je puisse écrire dans la suite de cet article, Picasso un est un grand, un fameux, un foutu peintre !
Il est peut-être superflu de le souligner car ce cador n’est plus seulement l’idole d’un puissant club de supporters, mais une super star, une institution. Sa vision a contribué à forger celle de plusieurs générations et, aujourd’hui, il a finalement rejoint Cézanne et Monet dans le cœur de nos contemporains.

Photo de Matthieu de Martignac, http://www.leparisien.fr/flash-actualite-culture/le-succes-au-rendez-vous-pour-la-fiac-et-le-musee-picasso-26-10-2014-4243225.php

Photo de Matthieu de Martignac, http://www.leparisien.fr/flash-actualite-culture/le-succes-au-rendez-vous-pour-la-fiac-et-le-musee-picasso-26-10-2014-4243225.php

Ajoutons par simple précaution, par routine en quelque sorte, qu’avec Picasso c’est toujours de peinture qu’il s’agit. Sa priorité n’est pas d’illustrer, de décorer, d’expliquer, de promouvoir ou d’inciter… La peinture est bien sa véritable mission et il possède dans sa collection un lot conséquent d’œuvres majeures. Pour illustrer cette affirmation, je vous propose – choisie parmi cent – cette Nature morte sur une table devant une fenêtre ouverte, une toile parfaite du maître.

Picasso Pablo, Nature morte sur une table devant une fenêtre ouverte, 1919, huile sur toile, 10,5 x 60 cm, Musée Picasso, Paris

Picasso Pablo, Nature morte sur une table devant une fenêtre ouverte, 1919, huile sur toile, 10,5 x 60 cm, Musée Picasso, Paris

Avant de délivrer mon bref commentaire, je vous propose une citation d’André Lhote. Elle est destinée à une toile de Cézanne (le Portrait de Joachim Gasquet), mais semble susceptible d’habiller comme il faut le tableau de Picasso :

« Le peintre le plus féru de lui-même ne peut que s’enthousiasmer et se désespérer devant cette merveille de force aérienne. »
André Lhote, Les invariants plastiques, Hermann, Miroirs de l’art, 1967 (1948), p. 42

La toile retenue, sobre et dense dans la couleur, maîtrisée et équilibrée dans la forme, force effectivement l’admiration. Derrière une apparente simplicité, s’ouvre une étendue plane, large et silencieuse.

La multitude des œuvres

Lorsque l’on parle de Picasso, il est important de considérer que cet artiste boulimique a laissé non pas quelques milliers, mais quelques dizaines de milliers d’œuvres.

Cette profusion donne matière à réflexion. Elle explique cette connaissance toujours incomplète que l’on a de son travail. Il existe des exceptions, mais la majorité d’entre nous n’a vu de ses yeux que le tiers de ses tableaux. Plus que jamais, tout jugement précipité est donc à éviter. Le fanfaron découvrira sans cesse de nouveaux Picasso qui l’amèneront à réviser ses positions.

Oublions maintenant le protocole et écrivons-le sans plus de formalités : il existe de mauvais Picasso. les peintres les plus réputés n’échappent pas toujours à la catastrophe et commettent parfois des toiles sans grand intérêt. Les échecs du Titien ou de Cézanne restent proportionnels à leur talent, mais les élus eux-mêmes sont faillibles. Pourquoi s’en étonner ? Cette réalité est niée sitôt l’artiste consacré et chaque toile que compte le musée est sanctifiée. Un usage bien ancré, qui amène le visiteur occasionnel à inverser la notation et à bouder une œuvre entière sur la base de trois tableaux mal accrochés. Je reviendrais sur ce point dans L’œuvre essentielle, admettons pour l’instant que l’œuvre de Picasso est inégale. Si cette affirmation vous paraît incongrue, ne la balayez pas d’un revers de main. D’autant, qu’au regard de sa colossale production, le problème est vraisemblablement plus aigu pour lui que pour ses pairs. Une telle déferlante, quatre-vingt ans de peinture et parfois plusieurs tableaux dans la journée, il y a forcément des loupés.
Bien malin celui qui fera le tri dans la multitude des tableaux de Picasso.

Les ennemis de Picasso

Picasso a bien sûr de nombreux amis, des admirateurs inconditionnels. Il a inspiré de nombreux artistes et impressionne toujours autant les spécialistes. Cependant, il a toujours compté de nombreux détracteurs. À ce niveau, c’est même un genre de record qu’il détient. Je ne pense pas à ceux qui le considèrent encore aujourd’hui comme un maladroit, un imposteur, car parmi les détracteurs de Picasso, je choisi les connaisseurs.

Il est des peintres et des amateurs éclairés qui n’ont pas assez de mots pour faire l’éloge de Rembrandt, du Greco, de Goya, de Manet, de Braque ou encore de Rothko, mais qui réservent le silence ou la colère a Picasso. Staël et Giacometti, qui plaçaient Braque à la droite de dieu, parlent très peu de Pablo. Je n’ai pas de statistiques à proposer, mais j’ai souvent ressenti cette indifférence ou cette méfiance. Suffisamment en tout cas pour l’affirmer : dans la catégorie des « supers lourds » un sort particulier est réservé à Picasso.
Dans un souci d’ordre pratique, logistique, j’appellerai ces connaisseurs les ennemis de Picasso. N’oubliez pas ce label un peu fantaisiste. Il désigne les férus de peinture, les passionnés, ayant du mal avec cet artiste paradoxal. Son statut de super star ne le mets pas à l’abri de ce genre de contradicteurs, rarement impressionnés par la renommée.

Je ne convoque pas les ennemis de Picasso pour établir un complot ou quelque chose de ce genre. Vous allez voir, ce rejet – dont la force m’a toujours étonnée, est significatif dans le cadre de cet article. Il n’est pas sans lien avec le postulat que je renouvelle ici : dans ses tableaux, le peintre doit apporter la densité, l’unité, l’accord coloré… mais aussi une part d’humanité. Si nous trouvons le cœur de Picasso dans ces tableaux nous validons cette idée, car parmi les peintres des peintres, il est — à priori — le meilleur des contres exemples, l’épine qui se plante tout de suite dans le pied dès que cette thèse est énoncée.

D’une certaine manière, ce sont parfois vos ennemis qui vous connaissent le mieux, leur regard est en tout cas plus incisif. En sondant le cœur de ces derniers, je devrais trouver quelques unes des clés qui me permettrons d’avancer et de promouvoir la thèse un peu banale, mais essentielle, que je viens de rappeler.

Qu’est-ce qui les chagrine ?

Dans le cadre de cet article, une fois prise en compte la réserve qu’appelle la multitude des œuvres, que peut-on dire de Picasso ? Qu’est-ce qui est avéré ?

Initié au dessin dès l’age de sept ans, réalisant des toiles de maître dès quatorze ou quinze ans, Picasso était un prodige, un genre de Mozart du monde pictural. Sa connaissance du métier et sa vitalité ont rendu possible cette formidable liberté qui le caractérise.
Picasso c’est aussi la surprise et cinquante ans après sa mort, il continue de nous étonner. Combien de fois suis-je resté sur le cul face à un Picasso que je ne connaissais pas ? J’ai découvert récemment ses Coupelles tauromachiques au musée d’art moderne de Céret. Comment a-t-il fait pour exprimer avec autant de bonheur et de justesse, sur un genre d’assiette, en deux taches et trois traits, le soleil, la mort, le taureau, le picador ?
Dans son œuvre, vous trouverez encore l’inventivité, la cohérence, la fulgurance ; même ses ennemis ne peuvent lui contester ce genre de qualités.

Picasso Pablo, La Femme qui pleure, 18 octobre 1937, huile sur toile, 55,3 x 46,3 cm, Musée Picasso, Paris

Picasso Pablo, La Femme qui pleure, 18 octobre 1937, huile sur toile, 55,3 x 46,3 cm, Musée Picasso, Paris

C’est en partie à l’intention de ces derniers que j’ai choisi La femme qui pleure. C’est un bon Picasso, ce qui n’est pas trop difficile à trouver. Cependant, il est très différent du précédant. La Nature morte sur une table devant une fenêtre ouverte aurait pu être l’œuvre de Braque et, dans une certaine mesure, celle de Derain, de Matisse, ou même de Marquet. Voilà maintenant un pur Picasso, une œuvre que lui seul pouvait engendrer. Une œuvre qui nous confronte à sa sensibilité unique. Une œuvre intense et évidente.

Voyez le juste rapport de toutes les surfaces colorées, c’est-à-dire l’illustration du principe irréductible de La composition. Voyez encore l’inscription dans Le format et L’unité. Toutes ces constantes, ces fondamentaux, qui, sans garantir le succès du peintre, sont indissociables des œuvres majeures. Parlons un peu de la couleur. Un jaune et un violet, modulés dans leur taille, leur dessin et leur intensité : deux couleurs bien amenées qui s’accordent et se rehaussent. Des tons, d’un blanc légèrement rompu à un noir profond, complètent cette palette dense et sobre. Il y a encore « la figure », cette femme qui pleure. Sa tête a quelque chose d’aigu, de coupant, d’insistant. J’ai presque envie d’ajouter, de tellurique, de minéral et encore d’abyssal. Il y a ces stries qui dessinent et densifient le visage. Ce réseau serré de lignes – modulées dans leur épaisseur – matérialise la douleur. Si nous cherchons le trait expressif, en voilà le meilleur des exemples. Cette figure, c’est un peu la peinture qui pleure.  Elle est, d’autre part, pleinement associée à ces aplats violet finement modulés. Picasso réussi là l’improbable mariage du graphique et du pictural.
Ce tableau est une totalité irréductible, même ses ennemis le savent bien. Ils savent aussi que les tableaux de ce gabarit ne manquent pas dans l’œuvre de Picasso. Ce n’est pourtant pas ce tableau là ou même une période particulière qui est en jeu, c’est l’œuvre entière dont ils se méfient.
Qu’est-ce qui gêne les ennemis de Picasso ? Pour reprendre la formule consacrée, ils ne mettent pas en cause « le créateur exceptionnel ». Ils lui reprochent sans doute d’être un peu pressé, trop confiant, d’avoir parfois cédé à la facilité. C’est vrai, mais ce n’est pas suffisant. Quelqu’un qui aime et comprend la peinture, dans toute la mesure où l’on peut comprendre la peinture, est en principe bien placé pour admettre les inégalités de ce peintre bouillonnant. Alors qu’est ce qui les chagrine vraiment ? Il m’est progressivement venu une explication, qui établit un rapport, un lien direct, entre cette animosité tenace et la somme d’humanité que le visiteur cherche dans le tableau. Les ennemis de Picasso ont vu dans son travail l’orgueil et l’arrogance, mais ils n’ont pas remarqué la sincérité, l’empathie, la compassion, l’humilité, et tout ce qui peut charpenter la notion d’humanité. Pourtant, malgré l’ironie et la causticité, la femme qui pleure a quelque chose de bouleversant. La sensibilité du maître est extrême, exacerbée. Nous avons bien les tripes de Picasso, mais peut-être pas son cœur. Et, s’il s’agit de son cœur, nous n’avons pour l’instant qu’un seul tableau.
En matière de peinture, il est prudent de voir. Il nous faut d’autres Picasso. Mais auparavant, observons le personnage public, peut-être pour mieux l’écarter. Voyons si le mythe n’est pas susceptible de nous gêner dans la lecture, dans l’appréciation objective de l’œuvre peinte.

 Sur l’estrade

Picasso Pablo, Autoportrait torse nu en culotte de boxeur, Paris, 1915-1916. Collection Dora Maar, © Succession Picasso 2013

Picasso Pablo, Autoportrait torse nu en culotte de boxeur, Paris, 1915-1916. Collection Dora Maar, © Succession Picasso 2013

Une fois n’est pas coutume, intéressons nous à la célébrité, au people, observons le maître hors l’atelier, quand il a remisé brosses et pinceaux.

Sur les photos, nous avons vu le regard noir de Picasso qui semble parfois défier tous les artistes passés, présents et à venir. La photo retenue, un autoportrait, illustre parfaitement sa propension à l’auto célébration. Il existe cependant beaucoup de photos du maître et, si ce n’est déjà fait, vous remarquerez que son regard noir est intense, souvent pénétrant, mais qu’il n’est pas toujours triomphant.

Dans les journaux ou à la radio, nous avons lu ou entendu cette phrase où il semble revendiquer la suprématie de son instinct : « Je ne cherche pas, je trouve ! ». Cette formule a fait florès, mais elle est souvent isolée d’un contexte, d’une tendance plus exactement, où la démarche du créateur fonde la qualité artistique de l’œuvre, où la recherche importe plus que le résultat obtenu. Une boule de cristal n’est pas indispensable pour imaginer que cette tendance a dû sérieusement lui mettre les nerfs. La fameuse maxime de Picasso ressemble très fort à une auto consécration, mais elle pourrait aussi bien être une réaction épidermique et une provocation. Plutôt qu’une trône, un autel, c’est une estrade, un ring, qu’il a dressé en place publique. Je dois sans doute le préciser : la tendance artistique – brièvement évoquée – n’a rien d’une problématique picturale. Vous souhaitez en savoir plus à ce sujet ? Je ne peux que vous confier aux bons soins de ceux qui content les aventures de l’art contemporain. Il ne faudrait perdre, ni la substance du blog, ni le fil de l’article.

Sans nous encombrer, cette fois, de subtilités, prenons Picasso au mot. Après tout, il est rapide. La femme qui pleure est datée du 18 octobre 1937. Cette totalité plastique a donc été aboutie en quelques heures. Pour Picasso l’exercice n’a rien d’exceptionnel, les toiles datées du jour sont fréquentes dans son œuvre. Il serait vain et sans doute absurde de s’interroger sur l’intérêt et la qualité de tous les éléments de cette production intensive. D’ailleurs cette rapidité d’exécution n’est pas propre à notre champion. Van Gogh, après une longue phase de germination, s’est révélé fulgurant. Il est possible d’épiloguer, d’évoquer les nombreux paysages de Boudin, de Corot, de Monet ou encore de Staël. Les incessants changements de lumière incitent le peintre à travailler plusieurs toiles dans la même journée. Il n’est pas dit que les travaux du jour soient aboutis, il sera sans doute nécessaire d’en reprendre ou même d’en recouvrir quelques uns. Il ne faut pas mollir, car – bon an mal an – il faut garder plusieurs dizaines de tableaux. Cette règle vaut pour le paysage et dans une certaine mesure pour le portrait ou pour la composition. Là encore il y aura du gâchis et il faudra faire le tri. C’est ainsi que, dans leur majorité, les peintres aguerris ont une production nourrie.

La vélocité de Picasso n’est donc pas unique, mais elle reste exceptionnelle. Le gigantisme de sa production n’a pas d’équivalent. Il y a sans doute une explication. Tout se passe comme s’il ne connaissait pas le doute ou avait choisi de l’ignorer. Contrairement à de nombreux peintres, des califes, comme Chardin, Degas, Bonnard ou Braque, une fois sa toile recouverte, en place, il n’y revient pas. A compter de sa maturité, il semble bien qu’il ait tout gardé. D’autre part, il a plusieurs fois renouvelé sa peinture, trouvé de nouveaux « diagrammes », pour paraphraser Deleuze. Il paraît donc logique de lui accorder aussi une créativité exceptionnelle. Ces médailles sont méritées, mais elles ne garantissent pas la réussite immédiate et renouvelée qu’il a revendiqué. Nous n’avons pour l’instant que la femme qui pleure comme gage de sa légendaire maxime.

Plutôt que se demander si ses multiples « toile datées du jour » sont « trouvées », il serait plus significatif de s’intéresser aux recherches du maître. En effet, comme les collègues, il a tâtonné, expérimenté, et parfois longuement repris ses toiles. A cet égard, Guernica est souvent cité. Le cas le plus flagrant reste Les demoiselles d’Avignon. Ce tableau, qui annonce de prodigieuses trouvailles, représente neuf mois de travail, de multiples états et des esquisses en pagaille. Pourtant le résultat ne l’a pas convaincu. Je ne crois pas que Picasso l’ait jamais dit, mais Derain l’a bien compris :

« Un jour, nous apprendrons que Picasso s’est pendu derrière sa grande toile. »
Roland Penrose,  Picasso, Flammarion, collection Champs, Paris, 1962, p. 160

Pour faire bonne mesure, J’ajouterai à ces deux exemples un tableau baptisé L’aubade. J’en garde justement la reproduction pour parler du temps particulier à l’exercice de la peinture. Cette toile, qui m’a souvent régalé, quand elle était accrochée aux cimaises de Beaubourg, lui a demandé près d’un an de travail. Picasso était un peintre prodigue et acharné. Durant sa longue carrière, il a – c’est avéré – beaucoup « trouvé », mais, en contrepartie, il a parfois longuement cherché. D’une certaine manière, il aura cherché sa vie durant, c’est tellement évident.

Décidément, resitué ou non dans un contexte, le « Je ne cherche pas, je trouve ! » de Picasso est exagéré. Bon, il était comme ça, hâbleur, comédien, à l’image de son autoportrait en boxeur ; ce redoutable athlète qui n’a jamais « mis les gants ». Picasso préférait mettre la pression, il était en représentation et bien malin celui qui démêlera ses pensées et ses intentions.

Il y a ce qu’a dit Picasso dans les salons, des propos brefs, étonnants, parfois déconcertants. C’est en tout cas ce qui a été rapporté et retenu. Le quotidien du peintre n’a rien de sensationnel et les objets de sa quête : la densité, la justesse, l’équilibre, la tension, l’accord… sont des valeurs difficiles à établir et à expliquer. Il était plus facile, peut-être plus malin, en tout cas plus gratifiant, d’offrir le paradoxe et l’énigme au public que de lui exposer les réalités et les enjeux du métier.
Il y a ce que Picasso a dit à Braque ou à Matisse. Avec ses pairs, l’échange et la discussion étaient au programme. Rappelons simplement ce témoignage de Braque :

« On s’est dit avec Picasso en ces années-là des choses que personne ne dira plus, des choses que personne ne saurait plus se dire, que personne ne saurait plus comprendre… des choses qui seraient incompréhensibles et qui nous ont donné tant de joies… et cela sera fini avec nous. »
Georges Braque, cité par Philippe Lançon, L’amour vache avec Picasso, www.liberation.fr, 16 septembre 2013

Le mythe Picasso est – en partie – bâti sur des mots ; les mots des salons, les raccourcis et les défis. La légende comporte sans doute une part de réalité.  mais le Picasso que nous avons en tête n’est pas toujours le bon. Les maximes interfèrent, font écran, modifient l’approche et l’appréhension de son œuvre. Ne nous laissons pas, comme ses ennemis, obnubiler par le bateleur. Ne nous laissons pas distraire par son regard pénétrant, ne prenons pas les propos de Picasso pour argent comptant. Nous n’avons pas d’ailleurs à percer sa cuirasse, nous devons simplement nous fier à ce que nous voyons, à ce qu’il a fait.

Dans l’atelier

Dans l’atelier, une fois la porte refermée, le maître ne triche pas. Parce qu’il est peintre avant tout, son image et sa réputation le soucient beaucoup moins.
Alors, fouillez votre mémoire et vous trouverez dans son incommensurable production des toiles d’une grande sensibilité qui n’appellent ni la stupeur, ni l’admiration, mais le songe et l’émotion. Voyez ainsi la Femme couchée lisant, que je soumets à votre attention.

Picasso Pablo, Femme couchée lisant, 1960, huile sur toile, 130,2 x 196,2 cm, Musée Picasso, Paris

Picasso Pablo, Femme couchée lisant, 1960, huile sur toile, 130,2 x 196,2 cm, Musée Picasso, Paris

Vous ne connaissez-vous peut-être pas ces toiles ou les avez peut-être regardées sans les voir ? Il n’est pas trop tard. Vous avez du mal avec Picasso ? Oubliez ce que vous croyez connaître de lui, ne cherchez pas une explication, un motif rationnel, à chacun de ses coups de pinceaux… Mais tout cela est développé dans Aborder les œuvres et dans Les goûts et les couleurs.
Le cas échéant, insistez, car dans chaque musée, dans chaque exposition qui lui est consacré, vous trouverez toujours un « Picasso nouveau ». Vous remarquerez alors, si ce n’est déjà fait, que le Picasso des tableaux n’est pas le Picasso qui se place instinctivement au centre des photos, ni le Picasso des petites phrases définitives.

Picasso Pablo, L'étreinte, 1903, huile sur toile, 100 x 60 cm, Musée de L'orangerie, Paris

Picasso Pablo, L’étreinte, 1903, huile sur toile, 100 x 60 cm, Musée de L’orangerie, Paris

Voici, L’étreinte, un tableau qui illustre la notion d’humanité dans sa version la plus prégnante, la plus évidente. Ce n’est qu’un exemple, il existe, notamment chez le jeune et le vieux Picasso, beaucoup d’autres tableaux dans cette veine, des tableaux finalement pétris d’humanité. Dans les périodes dites Rose et Bleue, il en fait même parfois un peu trop. Il a presque oublié cette règle dont nous reparlerons, cette règle qu’il a souvent parfaitement illustrée, cette règle qui veut que la peinture se manifeste dans l’association de formes et de couleurs et non dans l’expression et l’attitude des personnages. Il est sans doute inutile de préciser que je ne pense ni à L’étreinte, ni à au tableau intitulé Les paysans, que vous voyez plus bas. Il est vrai que notre célébrité a connu quelques années de vaches maigres. Malgré la précarité, « la dèche » qui revient sans cesse dans les correspondances de Cézanne et de Van Gogh, Picasso n’a jamais sombré dans le pathos, passé les portes du territoire des peintres.

Picasso Pablo, Les paysans, 1906, huile sur toile, 220 x 131 cm, Barnes Foundation Merion, Philadelphie

Picasso Pablo, Les paysans, 1906, huile sur toile, 220 x 131 cm, Barnes Foundation Merion, Philadelphie

Malgré tout, et c’est un comble pour cet artiste que l’on dit cassant et féroce, il a parfois – à force d’humanité – mis en péril les vertus proprement picturales de son travail. Mais, la légende Picasso est si prégnante que – pour un peu – on oublierait la compassion ou l’empathie dont il a souvent fait preuve. L’humilité elle-même est au programme car il a parfois projeté sur la toile jusqu’à sa vulnérabilité. C’est ainsi que l’on a vu un Minotaure aveugle, un jeune homme déjà vieux, un créateur anxieux ou un vieillard hagard. Si peu que l’on cherche, on trouve bien le cœur de Picasso dans ses tableaux. C’est là l’essentiel et nous allons y revenir après une digression qui a bien failli être courte.

Les amis de Braque

Georges Braque, Femme assise au chevalet, Huile mélangée avec du sable sur toile, 130,8 x 162,2 cm, 1936, Metropolitan Museum of Art, New York

Georges Braque, Femme assise au chevalet, Huile mélangée avec du sable sur toile, 130,8 x 162,2 cm, 1936, Metropolitan Museum of Art, New York

Construisant cet article, je n’ai pas, comme pour L’unité ou Aborder les œuvres, une pléiade d’illustres témoins ou d’ex-camarades d’atelier à consulter. Je m’appuie essentiellement sur mon intime conviction. C’est particulièrement vrai pour ce passage, qui m’est venu progressivement tandis que je spéculais sur le cœur de Picasso. Maintenant le passage en place, je vois quelles citations il me faudrait chercher, quelles reproductions il me faudrait trouver, mais cette digression deviendrait alors un article dans l’article. Je préfère en rester à l’hypothèse, il s’agit de toute façon d’une parenthèse.

Pour commencer, je vais à nouveau convoquer ceux que, dans ma grande fantaisie, j’ai nommé les ennemis de Picasso. Le bateleur, le comédien, agace ces derniers. Ils doutent de sa sincérité, ils le trouvent un peu agité, un peu excessif, un peu trop… Mais ils ont bien vu son cœur. En réalité, le cœur de Pablo est parfois tellement gros qu’on ne peut le manquer. Aux yeux de ces amateurs avertis, l’humanité que Picasso met dans ses tableaux est sans doute un peu appuyée, trop littérale, presque littéraire. Ils ont vu là un genre de dérive et ils n’ont peut-être pas tout à fait tort.
Voilà ma théorie. Vous le savez peut-être, les spécialistes opposent fréquemment Picasso et Braque. Plus exactement, dès qu’il est question de Braque ils manquent rarement de sortir Picasso de leur chapeau. Pour  la critique, les conservateurs de musée et le marché, l’avantage accordé à Picasso est très net. Le public est plus partagé et la cote de Braque est élevée chez les passionnés. Il suffit de penser à cette grande rétrospective organisée au Grand Palais, du 16 septembre 2013 au 6 janvier 2014. Depuis une ou deux décennies, la foule se presse régulièrement aux grandes expositions de peintures ; je reviendrais sur ce phénomène dans L’engouement. Cependant, Braque n’est pas une figure médiatique comme Vermeer, Monet, Rothko ou justement Picasso, et pourtant, quelques jours avant la fin de cet évènement, les admirateurs étaient légion. J’ai dans l’idée que les ennemis de Picasso n’ont pas manqué ce rendez-vous, car ces férus de peinture sont le plus souvent des amis de Braque. A la manière des spécialistes, parlant de Picasso, je sors Braque de mon chapeau.
Personne ne peut enlever la détermination et la créativité à Picasso. De la même manière, le visiteur de musée, même s’il n’est pas supporter, contestera rarement la sensibilité de Braque. Pour en donner toute la mesure, voici un porte parole d’exception :

« Braque cherchant à sauver ces fleurs périssables, Braque comme désarmé devant ces choses qu’il interroge, cherchant à arrêter sur une toile pour un peu plus de temps, pour le plus longtemps possible, une parcelle de tout ces choses et de lui-même et des autres. »
Alberto Giacometti, Ecrits (Articles, notes, entretiens), Savoirs/sur l’art, Hermann, p. 113

Si on l’entend bien Giacometti, la sensibilité de Braque ne se traduit pas par des formes définies. La description, la métaphore ou le symbole ne sont pas au menu. Braque se nourrit pourtant du monde qui l’entoure. La peinture peut-elle d’ailleurs se passer de tout rapport au monde sensible ? Cette question est importante. Elle s’inscrit dans le fil de cette réflexion et constitue le fond de La part d’humanité, l’article parent de ce billet. Aucune des références de La peinture qui rit de se voir si belle dans son miroir n’a renoncé à la réalité, même les moins figuratifs comme Staël ou Bram van Velde.

La lumière et l’espace pour le premier :  

« Le 10 août 1952, le peintre écrit à sa sœur Olga : « Tout d’abord j’ai besoin d’élever mes débats à une altitude unique, ne fût-ce que pour les donner en toute humilité, et cela implique beaucoup de familiarité avec tout ce qui se passe dans le ciel, va-et-vient des nuages, ombres et lumières, composition fantastique, toute simple des éléments. » »
Marie du Bouchet, dans Nicolas de Staël, Altimara, Gallimard l MuMa, Le Havre, 2014, p. 130

Les tréfonds de l’être pour le second :

« Et il a soixante-seize ans (…) c’est maintenant qu’il réalise ses plus grandes œuvres. L’être a atteint sa transparence, il peut désormais s’annuler, il n’offre plus d’obstacle à ce qui le traverse et vient s’organiser sur la toile. De telles gouaches sont comme les radiographies de l’état auquel il est parvenu. »
Juliet Charles, Rencontres avec Bram Van Velde, P.O.L, 2001, p. 43

Face au réel, Braque est attentif, humble et réceptif. Pour en parler, je vous propose un tableau des dernières années, intitulé Barque sur la grève.

Braque George, Barque sur la grève,1956, huile sur toile, cadre peint par l'artiste, 33 x 77 cm, Collection Florence Malraux

Braque George, Barque sur la grève,1956, huile sur toile, cadre peint par l’artiste, 33 x 77 cm, Collection Florence Malraux

Par son extrême simplification, cette œuvre masque une profonde connaissance du métier. Par la combinaison de quelques plans colorés, ce noir qui enveloppe et fait contraste avec l’étendue claire de la composition, ces poches de cyan et d’ocre, cette petite toile peut effacer de notre mémoire des machines peintes titanesques. Il n’est pas sûr que le phénomène se manifeste instantanément et devant l’écran. J’ai vu ce tableau et ce n’est pas un enthousiasme passager qui motive mon commentaire, c’est une sensation qui persiste et résiste finalement à n’importe quelle confrontation.
Ce ciel noir, étendu au cadre du tableau, n’était sans doute pas prémédité. Il s’est manifesté et finalement imposé dans le feu de la création. Excepté cet agencement décisif, la magie de Barque sur la grève ne tient a rien. On discerne bien une fragile embarcation et une étendue de sable, mais l’émotion est essentiellement dans les nuances et les correspondances. Elle est dans les passages du jaune (gris et clair) à l’ocre rouge (presque pur). Elle est dans le jaune de la plage qui pénètre la coque et jouxte ce bleu, son imparfait complémentaire. Elle est dans les échos, les frémissements et l’émiettement du noir. L’humanité n’est pas un supplément, c’est une composante, une propriété du tableau. L’humanité est dans la couleur, la matière et la trace, c’est en quelque sorte la peinture elle-même. La fragilité et la durée, ces données particulières à notre espèce, n’auraient pu être exprimées par la combinaison de surfaces nettes et constantes dans leur coloration. Sa légendaire mesure et la fabrication de périlleux et magnifiques équilibres — comme la Femme assise au chevalet, intégrée en tête de ce passage — ne sont pas les seuls mérites de Braque. Il est profond et vrai, c’est pourquoi nous l’aimons.

Je ne cherche pas à opposer deux peintres exceptionnels et mon commentaire ne réduit en rien Picasso. D’ailleurs l’espace qui le sépare de Braque est parfois si mince. Ils ont tous deux quelques œuvres au musée d’art moderne de la ville de Paris et, sans lire la signature, il est impossible d’attribuer le tableau : est-il de Braque ou de Picasso ? Ce mimétisme est né durant un long effort partagé pour renouveler la peinture. Il ne s’éteint pas en 1914 avec le départ de Braque pour le front. Tout au long de leurs carrières respectives, on trouve des empreintes très nettes de cette aventure commune.

Il arrive aussi que l’espace qui sépare Braque et Picasso soit considérable. Mais, chez le vieux Picasso il y a aussi cette simplicité et cette charge d’humanité. Cette simplicité à laquelle Braque a toujours aspiré et cette humanité davantage liée à l’expressivité de la couleur et du trait qu’au sujet. Victime de la multitude des œuvres de Picasso, je ne peux rien vous proposer maintenant pour étayer cette affirmation. Lors d’une exposition organisée à Beaubourg et intitulée — je crois, Le vieux Picasso, j’ai vu cette peinture réduite à son essentiel, cette peinture où l’humanité n’est pas un titre, mais une propriété du tableau. Une propriété qui en fait le poids et l’épaisseur. Que ces œuvres soient de Braque ou de Picasso, que leur traitement soit comparable ou non, ces œuvres là dureront mille ans. L’humanité fera lien et retiendra des gens qui ne connaîtrons rien, les malheureux, de notre pré et de notre post-modernité.
J’ai la nette impression que ce contenu, encore un peu spéculatif, marque une avancée dans cette quête d’une peinture souveraine.  J’y reviendrais, mais refermons maintenant cette parenthèse et recentrons nous sur Picasso, ce calife qui ne sera jamais remplacé.

Une large palette d’émotions

En peinture, on ne va pas contre son tempérament. Voilà un principe que le peintre de L’étreinte et de l’Homme au chapeau de paille et cornet de glace a toujours respecté. Dans sa quête incessante du phénomène plastique, dans sa recherche de la tension, de l’équilibre, du contraste, de la densité… il ne met jamais de bornes à l’expression de sa sensibilité et exprime les sentiments les plus différents. On peut dire qu’il se donne pour ce qu’il est au moment où il peint.

« Une peinture c’est l’image de quelqu’un, sa projection toute entière, sans mensonge, ni réticences, avec ses misères comme avec ses beautés. La peinture ne s’accommode pas de mensonges.»
Bissière Roger, T’en fais pas la Marie, écrits sur la peinture 1945-1964, Le temps qu’il fait, 1994, p. 26

Dans ses tableaux nous avons vu la compassion et l’empathie, il y a encore la paix et la douceur que l’on trouve, par exemple, dans La femme aux pigeons.

Pablo Picasso, Femme aux pigeons, 1930, pastel sur papier kraft marouflé sur toile, 200 x 185 cm, Musée national d'art moderne, Paris

Pablo Picasso, Femme aux pigeons, 1930, pastel sur papier kraft marouflé sur toile, 200 x 185 cm, Musée national d’art moderne, Paris

Pendant son long parcours, ce peintre extraverti se montre également direct, excessif, et parfois brutal. C’est ce qu’on lit souvent et c’est peut-être vrai.

Picasso Pablo, Composition avec tête de mort, 1908, huile sur toile, 116 x 89 cm, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

Picasso Pablo, Composition avec tête de mort, 1908, huile sur toile, 116 x 89 cm, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Sa pratique comprend bien l’urgence et la pugnacité. Les formes sont malmenées, mais — remarquez-le — elles sont parfaitement ajustées dans les limites du format. Les couleurs sont exacerbées, mais souvent accordées, à leur plus haute densité. L’humanité, que nous cherchons sans trêve, est là dans une tonalité élevée, un paroxysme maîtrisé.

Picasso Pablo, Jeune fille devant un miroir, 1932, huile sur toile, 162 × 130 cm, MoMA, New York

Picasso Pablo, Jeune fille devant un miroir, 1932, huile sur toile, 162 × 130 cm, MoMA, New York

Cette mesure et cette démesure, ce tempérament dont aucune aspérité n’est gommée, cette large gamme de sentiments et d’émotions, ces couleurs tour à tour rompues ou portées au vif, c’est aussi ça l’humanité, la part d’humanité propre à Picasso.

Picasso Pablo, Femme nue couchée (Nu étoilé), août-octobre 1936, huile sur toile, 130,6 x 162,5 cm, Musée National d'art moderne, Paris

Picasso Pablo, Femme nue couchée (Nu étoilé), août-octobre 1936, huile sur toile, 130,6 x 162,5 cm, Musée National d’art moderne, Paris

Contrairement à un premier pronostic, à une vision imprécise et tenace, nous avons bien trouvé le cœur de Picasso. C’est confirmé. Les toiles signées un peu trop vite et la danse de l’invincible guerrier ne sauraient masquer bien longtemps, l’expression de cette sensibilité multiple et contrastée, c’est-à-dire de l’exacte somme d’humanité que Picasso peut nous donner.
Voilà un don, une offrande, qu’il ne faut pas minimiser. On peut dire ce qu’on veut de Picasso, mais il n’est jamais sec ou superficiel. C’est sans doute pourquoi il a signé des tableaux que l’on ne peut oublier, des tableaux comme ce Nu étoilé, susceptibles de magnifier votre journée. Sa sensibilité unique associée à ses moyens, son envie, son acharnement, permettent à Picasso de se présenter à la suite d’Uccelo, du Greco, de Delacroix, de Manet ou encore de Van Gogh.

« L’inquiétude de Picasso est l’un des plus ardents levains de la fièvre contemporaine. Inquiétude nomade, mais féconde, qui agite toutes les sources, et leurs vases, et leurs algues fleuries, danse périlleuse de l’intelligence cherchant des équilibres inouïs sur les sommets les plus aigus de la sensation, renonçant soudain à tel jeu pour se lancer dans tel autre, œuvre incertaine et par la même dramatique, admirables par éclairs, décevante assez souvent. Impressionnante toujours, par son souci du caractère, sa tension constante vers le style et le pureté de la forme débarrassée d’incidentes, son désir  désintéressé de trouver dans les ondulation, les renflements, les effilements, les contrastes des lignes, la loi de structure des masses qu’elles symbolisent, la loi de continuité des ensembles monumentaux que leur assemblage constitue pour la danse, le jeu, la nage, le repos au bord de la mer. »
Faure Elie, Histoire de l’art, Bartillat, 2010, première parution en 1921, p. 791

Un peintre singulier

De tout ce qui précède, retenons que Picasso ne fait pas semblant, qu’il ne fabrique pas. C’est un vrai peintre et — ce n’est tout à fait la même chose, un peintre vrai. Qui d’autre que lui, aurait pu concevoir les tableaux qui illustrent cet article ? En ce sens, c’est aussi un peintre unique. De sa différence affirmée, combinée à un sens aigu du dessin et de la couleur, naît La singularité qui distingue l’artiste que l’on ne peut remplacer.

Desmont, Picasso a-t-il un cœur ?  – au 11 août 15

Une réflexion au sujet de « Picasso a-t-il un cœur ? »

  1. D Rautenstrauch

    Jeté un œil sur votre site, par curiosité, car je n’ai pas l’habitude de lire sur la peinture. Venant de voir une exposition Picasso, hommage à Jacqueline, chez Gianadda,en Suisse, j’ai choisi votre article sur l’humanité du peintre Ne suis pas allée au bout, manque de temps, mais bonheur de vous lire avec aisance, avec plaisir, bref, votre style me convient et je compte bien reprendre le fil de ma lecture. Cordialement. DR

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