Lettre ouverte
à Benjamin Olivennes

Benjamin Olivennes entretien sur la chaîne Youtube "Transmission"

Benjamin Olivennes lors d’un entretien sur la chaîne Youtube « Transmission »

Bonjour M. Olivennes

Il y a cinq ans, maintenant, vous avez accordé une interview à sur la peinture.com, c’est pourquoi je me permets de vous écrire aujourd’hui. Je le fais après avoir écouté attentivement un long entretien que vous avez récemment donnée à la chaîne Youtube « Transmission ». Je souhaite vous interroger à propos d’une des thèses que vous avez développée lors de cet entretien.
Mais je dois déjà formuler quelques propos liminaires :
Les articles de cette publication s’enchainent et il est régulièrement question de l’art dit contemporain. Cela n’a rien d’étonnant car le nouvel art officiel, comme le nomme Marie Sallantin, a un impact considérable sur la situation et le destin du troisième art. Les premiers concernés, les peintres, le taisent le plus souvent, mais le problème est aigu, épineux. Il l’est tout particulièrement pour ceux et celles qui se soucient essentiellement de la peinture à proprement parler, de la peinture dans son essence. C’est-à-dire des rapports de cette surface bleue avec la surface rouge voisine et surtout avec l’ensemble de la toile. Pour ma part, et quand bien même j’ai commis, par le passé, un ou deux pamphlets contre le nouvel académisme, je ne souhaite pas épiloguer éternellement à ce propos. Je laisse cette mission à d’autres. Pour être tout à fait exact, je pense que cette publication doit se situer PLUS en faveur de la peinture, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, que CONTRE l’art contemporain. C’est ma conviction. Évidemment c’est toujours dans ces cas là, quand on affiche des certitudes que tombe le contre exemple, le cas contraire… En effet, l’émission évoquée, dans laquelle Benjamin Olivennes a été interviewé, s’intitule  « En finir avec l’art contemporain ». Vous trouverez, en pied de cet article, le lien vers cette émission, ainsi qu’un lien vers l’interview du philosophe accordé a sur-la-peinturepointcom en mai 2021.Fin des propos liminaires…

Dans le cadre de cette interview diffusée récemment sur Youtube, Benjamin Olivennes dit notamment les choses suivantes :

    1. Dans le dispositif culturel actuel, et tout particulièrement en matière picturale, la beauté est honnie. Ors, les peintres ne doivent pas avoir peur de la beauté. J’ajoute d’ailleurs que, très souvent, en se gardant soigneusement de le mentionner, ces derniers cherchent sans trêve à sortir une toile dont la plastique est susceptible de nous clouer.
    2. Le talent ne vous est pas attribué à la naissance par une bonne fée. Bien sûr un milieu artistique, une famille d’artistes ou même une famille très sensible aux arts plastiques est favorable à son développement. Cependant, rien ne remplace un travail assidu, acharné. C’est exactement ce qu’a dit Matisse :
      « Il y a cinquante cinq ans j’ai fais ma première peinture. J’ai donc une certaine expérience de mon métier. Hé bien, si on me demandait quelle est la principale qualité pour un artiste ? Je répondrais sans hésiter : le travail assidu sans lequel rien n’est possible même pour un homme très doué. »
      Matisse cité dans Matisse, artiste démiurge 1/4, La compagnie des œuvres, France culture, 11:20, archive non datée de Matisse à la RTF
      Et si, en matière de peinture, vous ne croyez pas Matisse, alors vous croyez qui ?
    3. Pour un peintre, il est essentiel, au moins dans le cadre de la formation et sans doute au-delà, de travailler d’après nature, de se confronter au, de se nourrir du, monde sensible
    4. De façon similaire, il est essentiel d’inscrire ses pas dans les pas des figures tutélaires du métier, c’est-à-dire dans les pas des peintres des peintres,

À un certain moment, il sera ALORS possible de se lâcher et d’exprimer avec bonheur sa singularité…  C’était, au mot près, la formule de Roger Bissière quand il enseignait. Bissière était un peintre de premier ordre, remisé, comme la plupart des membres de la seconde école de Paris, par les petits génies qui pilotent Beaubourg depuis une ou deux décennies.
Durant cette émission, Benjamin Olivennes a développé d’autres théories, comme celle du « gout naturel » (45:29). Un phénomène qui veut que les enfants apprécient d’instinct certains grands artistes. Bien sûr le goût s’éduque, mais un enfant peut aimer naturellement un air de Vivaldi ou un tableau de Delacroix. Je doute qu’il aime spontanément une œuvre de Beuys ou de Duchamp. En fait, il y avait un « continuum » (48:00) entre l’art majeur et le goût naturel. On peut donc dire que très longtemps (excepté sans doute les soixante dernières années), les arts majeurs et l’art populaire étaient en proximité et même en lien. Aujourd’hui, les élites culturelles dissertent longuement sur des œuvres qui font mourir de rire les classes populaire et ce lien manque cruellement. Mais c’est une autre histoire, car, si intéressante que soit cette théorie et d’autres encore, je vais limiter mon commentaire et mes interrogations… je vais m’en tenir à la formation des peintres. C’est-à-dire à cet apprentissage intensif axé essentiellement sur le travail d’après nature et sur les figures tutélaires comme perpétuel paradigme. A propos du second axe et pour le dire autrement, plus clairement, le peintre va forger son instinct dans la fréquentation des peintres des peintres. Ces derniers seront une source d’admiration, de connaissance et d’émulation.
Ainsi, il insiste tout particulièrement sur la notion de relais et de transmission et dit à ce propos « Je conseille aux peintres français de s’inscrire dans la tradition » (54:30) ou « Toute nouveauté naît dans un dialogue avec le passé » (23:10). Dans cette configuration, c’est-à-dire relativement à ses prescriptions sur la formation des peintres, que peut-on reprocher aux thèses de Benjamin Olivennes ? Pour ma part, je ne peux que souscrire à ses propos tant il est vrai que la formation, qui a très longtemps prévalue, sans doute jusqu’au début des années 1980, est bien celle défendue par le philosophe.
Cependant, il considère qu’avec le triomphe du conceptuel et des différentes branches de l’AC, les peintres ont cessé, et de travailler d’après nature, et de copier les maîtres.
Dans ce souci constant d’éclairer le lecteur qui me caractérise, j’ouvre ici une parenthèse : Je précise qu’il ne s’agit pas de copier les maîtres de façon littérale, de tenter de calquer leurs œuvres. Non ! Tout l’intérêt de ce genre d’exercice est de comprendre un tant soit peu l’œuvre copiée et de lui reprendre quelque chose, si peu que ce soit. Il est question ici d’une mimesis productrice et non d’une mimesis reproductrice… Fin de la parenthèse
En réalité, Benjamin Olivennes déclare la fin de toute formation des peintres. Dans un premier temps, pour illustrer sa thèse, il reprend la formule de Levis Strauss : Le métier perdu (31:22), puis, dans le cours de l’entretien, il dit, il enchaine plutôt : « Tout ce métier (…) qui était appris à l’école des Beaux-arts à disparu au cours du XXe siècle. » (32:00).

Nous voilà à l’origine même de cette lettre ouverte, car c’est précisément sur ce point que je sollicite l’auteur de L’autre art contemporain… À compter de maintenant, je m’adresse donc directement à lui et je reprends d’ailleurs le vous :
À vous écouter, et je pense que je vous ai bien écouté, on pourrait croire que depuis une éternité, enfin depuis quelques décennies, plus aucun peintre ne fréquente les maîtres et ne travaille d’après nature. Ce serait cataclysmique !
Vous le savez sans doute pertinemment, mais vous considérez peut-être que les récalcitrants, ceux qui s’obstinent à promouvoir une formation longue et exigeante, sont minoritaires. Ce n’est pas tout à fait faux, mais il faut rendre justice aux obstinés ! Je dirais : bien sûr qu’il existe des peintres contemporains qui s’appuient sur leurs grands prédécesseurs, qui forgent leur métier dans l’observation et la copie de l’œuvre de ces derniers, bien sûr que les maîtres continuent de susciter l’émulation. Et, quand bien même je n’évoque que de ceux que je connais, il y a du monde pour illustrer mes récriminations !

Clouet Jean,  François 1e, roi de France, 1525 / 1550 (2e quart du XVIe siècle), huile sur bois, 96 cm x 74 cm, Louvre

Clouet Jean, François 1er, roi de France, 1525 / 1550 (2e quart du XVIe siècle), huile sur bois, 96 cm x 74 cm, Louvre

Pour les membres de la chaine qui a fait mon éducation et celle de nombreux artistes, je fixerais Roger Bissière comme premier maillon. Notez bien cependant que Bissière lui-même se définissait comme un peintre de tradition française et que nous aurions aussi bien pu remonter aux Clouet. Simplement ce sera plus évident, plus flagrant, de partir d’un maître moderne, une épée du vingtième siècle, pour faire le lien jusqu’à aujourd’hui.

Dans le désordre… Peinture de Bissière, photo de Jean Bertholle en séance, Dessin de Plin, peinture de Nallard, dessin de Rémy Aron, peinture de Beaugé,et de Christophe Kawalko, Clémentine Odier à l'ouvrage

Dans le désordre… Peinture de Bissière, photo de Jean Bertholle en séance, Dessin de Plin, peinture de Nallard, dessin de Rémy Aron, peinture de Beaugé,et de Christophe Kawalko, Clémentine Odier à l’ouvrage… sur un téléphone vous pouvez zoomer avec vos petits doigts

A suivre…

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