Un discours
de Remy Aron

Introduction

Je ne suis pas précisément un amateur de discours. Cependant, une fois n’est pas coutume, je vais présenter et relayer une allocution prononcée à l’institut de France en 2003 par Rémy Aron. Une allocution qui reste instructive et, d’une certaine manière, étonnante. Les enjeux et les réalités du domaine pictural y sont, pour une fois, c’est exceptionnel, clairement exposés. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait par hasard, car Rémy Aron, le président actuel de la Maison Des Artistes, est peintre. Il a une pratique longue et exigeante de la peinture. Il en connait parfaitement les enjeux, la réalité et les subtilités… Il est donc fondé à parler de peinture. On le mesurera parfaitement, en lisant ce discours.
Pour ma part, je souscris à ses propos sur l’art et la peinture. Je prétends qu’il développe et défend des thèses (très) importantes pour les artistes plasticiens.
Maintenant et plus prosaïquement, comment intégrer un tel discours dans cette publication ? D’une manière générale, je me suis octroyé le choix des œuvres et — dans une moindre mesure, celui des textes. Je comptais donc éditer intégralement l’allocution tout en mettant en exergue les passages qui me semblaient cruciaux. Cependant, l’étroitesse de la colonne sur un téléphone (et aujourd’hui il n’est pas rare qu’on lise des textes sur un téléphone), rend difficile la lecture d’un grand volume de texte. J’ai donc pris le parti de ne présenter que des extraits, des extraits que justement j’ai choisis. Vous allez voir, c’est très intéressant !
Si vous le souhaitez, en cliquant sur un lien qui vient à la fin de cet article, vous aurez accès à l’intégralité des propos de notre bon maître… émoji clin d’œil

Aron Rémy, La Seine à Tolbiac, 2015, huile sur toile, 33 x 46 cm

Aron Rémy, La Seine à Tolbiac, 2015, huile sur toile, 33 x 46 cm

Réflexions et propositions pour une autre politique culturelle
Par Rémy Aron

Séance du mercredi 29 janvier 2003 à l’Académie des Beaux-arts

Extraits choisis :

(…) je suis plus à mon aise dans le silence de l’atelier, ou dans une communication orale spontanée faite d’inspiration, d’exemples et de partage passionné avec mes élèves. J’essaie de consacrer le plus clair de mon temps au dessin et à la peinture. La présence au monde, où je trouve le plus d’accord avec moi-même, passe par la main et le regard, et si tout va bien, quelquefois par une certaine grâce qui unifie le geste et le cœur.

Les problèmes de conservation et de restauration dans les musées ne seront pas abordés, ni les questions posées par la course à la rentabilité qui obère souvent le devoir de préservation sereine des œuvres (…) L’éthique de la conservation devrait considérer que les œuvres ne sont ni des objets de consommation courante, ni des objets archéologiques, mais des traces de vie dans l’union supérieure du cœur et de l’esprit.

Je commencerai donc par le volet historique, sans remonter toutefois jusqu’à Saint Louis, avec la construction de la Sainte-Chapelle, ni même à Charles V et à ses fabuleuses collections de Vincennes et de Paris, qui constituent l’embryon des collections royales (…) Durant la Révolution, David siège à la Convention et donne son avis sur les beaux-arts. Il choisit, entre autres, même si c’est un peu anecdotique, l’ordre de la disposition des couleurs nationales à partir de la hampe des drapeaux. Son influence jusqu’à la fin de l’Empire sur l’enseignement et sur les arts est considérable. Parallèlement l’aventure se poursuit, avec Vivant Denon, lui-même peintre estimable. Sous Napoléon III, le surintendant Nieuwerkerke est un sculpteur reconnu. En 1861, Delacroix est rapporteur d’une commission initiée par le ministre de l’Éducation sur l’enseignement du dessin. Pendant la Commune, Courbet réunit à l’École de médecine 400 artistes qui se constituent en fédération. Cette fédération prend pour « base » la libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges, l’égalité des droits entre tous les membres de la fédération, l’indépendance et la dignité de chaque artiste mises sous la sauvegarde de tous par la création d’un comité élu au suffrage universel des artistes. Les statuts de la fédération veulent empêcher la mainmise d’une secte ou d’une chapelle sur sa direction. Ce gouvernement du monde des arts par les artistes a eu pour mission la conservation des  trésors du passé, la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent ; la régénération de l’avenir par l’enseignement.

C’est à partir de la deuxième partie du XXe siècle que le pouvoir, avec la création du ministère de la Culture, a tout fait pour retirer aux artistes et aux associations d’artistes, dont la vôtre, leur rôle et leur expertise dans la définition et les choix de la politique culturelle. Il n’y a plus aujourd’hui qu’une poignée d’artistes chéris du système qui participent comme figurants à l’organisation d’un marché institutionnel complètement déconnecté de la réalité de l’art vivant en France. Les rapports parlementaires nationaux et les échos venant de l’étranger démontrent que cette politique est un échec pour l’art et les artistes français.

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

Pour que vous compreniez comment se sont forgées mes convictions, je souhaite vous indiquer rapidement quelques éléments de mon parcours personnel et de ma formation. Je suis entré à l’École des beaux-arts à 18 ans (…) J’en sortis diplômé deux ans plus tard (…) Une heureuse providence me fit croiser Stanislas Fumet et presque en même temps Roger Plin en traînant, les oreilles aux aguets, au cours Yvon. Ce cours Yvon, malheureusement détruit, était un lieu irremplaçable, la plaque tournante de l’école du dessin. Enfin Jean Bertholle m’éveilla à une approche de la couleur. Ces trois penseurs et artistes furent des initiateurs fabuleux que j’ai aimés jusqu’à leur mort. Je dois leur rendre l’hommage de tant de plaisirs que je voulais le dire ici afin de vous expliquer dans quelle terre sont plantées les racines de mon engagement. Cette initiation a nourri mon centre de gravité, mon équilibre, et fortifié mon désir. J’ai acquis à côté d’eux la conviction forte qu’il fallait agir pour que tous puissent participer à la découverte fabuleuse, enthousiasmante et vivante de la lumière et à la joie profonde de la délectation en art.

On peut affirmer sans se tromper que l’État n’a pas à imposer de choix esthétiques, ni en favorisant le concept du mouvement et de la rupture, ni en mettant en place dans les écoles et dans les universités les tenants des idéologies dites d’avant-garde. La mission de l’État culturel devrait être l’écoute, l’ouverture et le service, car personne ne peut prétendre savoir ce que l’histoire retiendra de notre temps. L’autre principe est de remettre les artistes au centre de l’action de l’État en définissant de nouvelles représentativités, afin que l’action publique soit au service de la diversité culturelle, et donc de la diversité esthétique.

En 1917, Marcel Duchamp exposait sa Fontaine à New York, alors même que Monet peignait ses nénuphars à Giverny ; il commençait les Nymphéas de l’Orangerie, que Clemenceau, amateur éclairé, allait lui demander de léguer à l’État français. Le siècle a exploité la branche issue de Duchamp. C’est elle qui a permis en s’appuyant sur le postulat « tout est art », de justifier toutes les extravagances. La branche issue de Monet et de Cézanne, je veux dire de la peinture, a cependant survécu durant ce siècle malgré un ostracisme de plus en plus violent. En effet, on doit reconnaître qu’il n’y a pas un sens unique et inéluctable de l’histoire de l’art. Maintenant, après les petites et grandes révolutions qui se sont succédé à un rythme de plus en plus rapide, tout est à nouveau possible comme expression plastique. Toutes les formes sont à notre disposition dans l’immensité du visible et de l’imaginaire, il n’y a plus que l’authenticité, la profondeur et la pertinence du propos qui feront la différence poétique et suggestive des œuvres. Le nouveau en art est d’ailleurs une préoccupation récente, la quête illusoire de l’originalité correspond à une certaine hypertrophie de l’ego théorisé par le siècle.

Quand on regarde avec simplicité l’histoire de l’art, on constate que c’est en copiant avec passion leurs prédécesseurs et en essayant de les comprendre par l’intérieur, de pénétrer le processus de la création plastique, que les maîtres de toutes les époques, les anciens et les modernes, ont renouvelé le langage pictural. Il ne s’agit bien entendu pas d’une adoration béate et servile, mais d’une tension constructive entre des sentiments d’admiration obligée et d’irrévérence affirmée (…) la méthode contrôlée pour la mise en forme du processus d’élaboration d’une composition cohérente et maîtrisée, de formes et « de couleurs en un certain ordre rassemblées ». Ce travail demande patience, persévérance et enthousiasme. C’est le travail d’une vie, nourri d’abnégation joyeuse (…) Souvenons-nous des grandes filiations qui viennent de la nuit des temps et qui nous interpellent. Rappelons-nous les ricochets prodigieux, par exemple de Titien à Gréco en passant par Tintoret. Les écrits des maîtres en témoignent et sont la preuve de cet impératif moral de la transmission et du partage.

Les salons d’artistes sont l’articulation irremplaçable d’une politique culturelle. Il faut les défendre avec force. Tous les pays nous envient cette spécificité française du salon d’artiste autogéré. Les rapprochements d’artistes en associations, suivant des inclinations amicales ou des affinités esthétiques voire géographiques, sont absolument nécessaires à la vitalité de l’art. Il faut favoriser ces regroupements d’artistes qui créent des familles au sein desquelles l’artiste peut se trouver au milieu de ses pairs, ceux qui le reconnaissent et qu’il reconnaît. Mais pour cela, acceptons le constat que l’état des professions artistiques, et particulièrement des arts plastiques, est véritablement catastrophique.
Il y a, malheureusement, une profonde déconnexion entre la réalité du pays et les « élites » institutionnelles. Après le psychodrame politique inquiétant du printemps dernier, et si l’on veut lutter contre les thèses extrémistes, il faudrait que nos édiles s’engagent par des mesures claires, lisibles et nettes en faveur de la diversité et de la pluralité esthétiques. Il est impératif et urgent d’apporter des réponses aux artistes qui sont l’âme d’une société, sa caisse de résonance, et d’éviter que l’État ne prenne la posture « snob » de ceux qui prônent des conformismes d’avant-garde (…) Je peux affirmer, même si c’est une banalité (bien qu’elle soit à contre-courant) que le regard, la main et l’intelligence plastique peuvent s’exercer, et que l’apprentissage est une condition nécessaire (même si elle n’est pas, bien évidemment, suffisante) pour que l’œuvre et l’artiste puissent se développer dans la profondeur et dans l’espace.

Rémy Aron, La cour, huile sur toile, 120 x 120 cm, 2013

Rémy Aron, La cour, huile sur toile, 120 x 120 cm, 2013

Pour les arts de la forme c’est la lumière, et non l’idée, transmise par l’œil au cerveau, qui engendre les possibilités de constructions plastiques. C’est le combat de la lumière et de la géométrie qui produit l’ordre harmonieux.

Les écoles des beaux-arts nationales sont soumises à la même pression des idéologies de la rupture et de la libération, qui écartent totalement toute approche de la création contemporaine s’inscrivant dans la continuité. Le sens du métier et l’apprentissage des arts du dessin par le regard et les techniques sont perçus comme suspects, et donc violemment exclus, alors même que la demande est de plus en plus forte pour retrouver la formation humaine de tout premier ordre qu’est le dessin. Le dessin est une école de méthode irremplaçable pour les créateurs d’art. C’est, comme le disait Michel-Ange, le dessin qui constitue, qui est la source et le corps de la peinture, de la sculpture, de l’architecture et de tout art plastique

Le Conseil national, fondé en 1955 par Georges Braque, Marie Laurencin, Jacques Villon et un grand nombre d’artistes reconnus, fut d’abord présidé par André Lhote. Ce Conseil émet des propositions qui sont transmises par l’Unesco aux gouvernements des États membres, et délivre la carte internationale d’identité d’artiste professionnel qui permet aux artistes titulaires d’entrer gratuitement dans les musées nationaux des États membres de l’AIAP auprès de l’Unesco. Cette carte est une sorte de passeport artistique qui assure la reconnaissance professionnelle et facilite le passage en douane des œuvres du titulaire. Elle est accordée par le bureau ou commission du Conseil. C’est l’organisation de cette commission qui pourrait prendre le nom de Haut Conseil des arts plastiques qui nous occupe aujourd’hui. En voici donc les bases (…) toutes les tendances devraient être représentées dès la formation du Haut Conseil, qui présenterait l’éventail le plus large de toute la création plastique d’aujourd’hui (…) Cette manière de fonctionner engagerait les directions des associations à prendre leurs responsabilités face à la communauté des artistes. Les artistes acceptés recevraient la carte d’identité internationale (…) Des règles de fonctionnement interne seraient à étudier pour éviter que ce Haut Conseil ne soit confisqué par une chapelle (…) Ce Haut Conseil des arts plastiques sera un moyen, je veux le croire, un outil efficace dans le combat que nous menons pour rendre aux artistes la place légitime qui leur revient dans la conduite des affaires les concernant, dans la politique culturelle de la nation.

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

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Le discours de Rémy Aron dans son intégralité ?
Lire le discours de Rémy Aron dans son intégralité, sept pages à télécharger ou a lire en ligne.

Un peu plus sur Rémy Aron ?
Lire l’interview de Rémy Aron pour sur-la-peinture.com

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