Introduction
L’art, et tout particulièrement les beaux-arts, et notamment la peinture, vous intéresse ? Vous vous interrogez : qu’il s’agisse de dessin, de peinture, de gravure de sculpture… qu’est-ce qui fait la force, la qualité, la légitimité finalement, d’une œuvre ? Comment regarder, comment le fameux « regardeur » regarde-t-il, l’œuvre peinte ou sculptée, dessinée ou gravée ? Enfin, comment fonctionne l’artiste avéré ? Si vous n’y voyez rien, Daniel Arasse ne vous aidera pas beaucoup… Consultez plutôt Guillaume Beaugé. Il est du métier et sait exactement, tant il est possible de savoir exactement, de quoi il parle dès lors qu’il est question des mécanismes de la création plastique.
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L’ATTENTION en art – 1
Dans la vie courante, l’attention existe…. mais dure peu, hormis un travail intellectuel ou artisanal, technique conséquent… Sinon, les automatismes, les habitudes, les routines accomplissent trois-quarts de l’activité journalière… Si l’œuvre d’art est faite pour nous apporter, comme on dit, un message, un récit, une expérience, on peut affirmer qu’elle se base principalement sur le phénomène de l’attention, sans laquelle elle ne pourrait exister réellement… Attirer l’œil, l écoute, et surtout les garder jusqu’à la fascination est le but de tout art qui se respecte un tant soit peu… La rencontre avec un artiste véritable, par l’intermédiaire de son art peut nous montrer à quel point l’art peut avoir une force de persuasion considérable…
Que fait tout musicien, de quelque genre qu’il soit…classique ou ? Capter notre écoute, et la garder le plus longtemps possible pour faire passer le message… Sinon… la salle de concert se vide en quelques minutes… et le public ne revient pas la fois suivante… !!! Il est donc crucial, pour le musicien, compositeur, ou exécutant de gérer l’attention de l’auditeur dans le but de le charmer et de faire passer le message le plus agréablement possible… Tous les moyens sont bons… répétition des thèmes, let-motives, variations, mouvements lents et rapides entrecroisés, etc. Il existe une véritable science de la composition musicale, y compris dans les musiques dites traditionnelles et la chanson, qui, elle aussi, doit capter l’attention au moins quelques minutes… demandez à Brassens… !!
En ce qui concerne le théâtre… tout le monde a entendu parler de l’unité de lieu, temps et action… C’est bien entendu pour monopoliser l’attention et l’écoute du spectateur, et avec le concours de l’intrigue, lui donner l’illusion de la vie réelle sur deux tréteaux… et quatre planches… pendant quelques heures…
Pour l ‘écrivain, l’essayiste, le romancier… le travail littéraire consiste naturellement à attirer et entretenir continuellement l’attention du lecteur, par le rythme, l’imprécation, le déroulement de la situation, de la pensée, du propos… du début jusqu’à la fin, sans qu’il n’ait envie de tout lâcher et jeter le livre par-dessus bord…
Pour la peinture, le tableau doit être d’abord un objet simple… pas compliqué… !… Pour capturer l’attention, même de très loin, et vous obliger à approcher, pour voir ensuite, les détails… L’unité de surface est capitale pour un tableau… c’est la condition pour tout choc esthétique : le beau n’est jamais compliqué… !!! Même s’il est complexe… !! En effet, il faut aussi fournir une quantité maximum d’informations, grâce aux micro-énergies, aux subtilités, dirons-nous, qui nous incitent à revenir, car nous en avons rarement fini avec un chef-d’œuvre… !!
Pour la sculpture, l’équivalent de l’unité de la surface est l’unité du Bloc… !!
Le monolithe étant la référence dans son extrême simplicité… le galet, la roche, par exemple… La fragmentation du bloc conduisant à toujours plus d’édulcoration…on peut très bien voir cela au Musée d’Orsay pour la sculpture XIXe, par exemple… où la tentation de l’illustration, même sur du marbre, est bien forte… ! Il aura ainsi fallu quelques grands sculpteurs modernes comme Rodin ou Brancusi, pour nous ramener a un retour plus sain, vers le primitivisme…
L’ATTENTION en art – 2
En résumé… le principe de l’unité de l’œuvre d’art, sa cohérence, en vue d’obtenir une attention maximum du spectateur est capital pour un créateur, car il sent bien instinctivement que sans elle, le travail se perdrait dans les méandres incompréhensibles d’une prolifération insensée… non maîtrisée, donc délétère… !!
Les plus grands créateurs… depuis l’Egypte… ont constamment appliqué ce retour inexorable à la simplicité concentrée de l’œuvre d’art… On en est même arrivé, à l’époque moderne… à la bêtise du monochrome et des aberrations hyper simplistes… qui ont bien compris, mais seulement… mentalement ce phénomène !!
Pour le peintre et le sculpteur, le retour continuel à l’unité de la surface ou du bloc, est une hantise, car dans une matière concrète qui nécessite d’être malaxée continuellement, la démolition perpétuelle peut être un véritable cauchemar… Il est donc nécessaire de perdre le moins souvent possible l’objectif de l’unité du plan ou du bloc, pour simplifier sa tâche déjà bien ardue…des détails et de la complexité…
L’ATTENTION en art – 3
Le travail d’attention du créateur sur son œuvre a forcément des répercussions sur l’esprit du spectateur, et ses capacités psychiques… Puisqu’on ne regarde pas une œuvre d’art, comme on regarde machinalement une chose, il est indéniable que le commerce habituel avec les travaux artistiques va développer des capacités cognitives et méditatives… On peut dire que l’art et notamment la peinture… nous apprend à voir les œuvres, mais aussi le réel, car il nous sort de notre léthargie habituelle, et par la recherche de l’énigme cachée dans l’œuvre… fait de nous des découvreurs…
Parce que la peinture, n’est justement pas photographique, elle va alors développer notre attention aux signes, aux ambiances, à ce qui n’est pas du premier coup « intelligible « … et totalement « montré « … Elle va surtout développer notre attention « globale » aux choses, aux dépends de l’attention analytique et trop étroite de la vie courante « moderne »… Elle nous permet de privilégier la vision d’ensemble de toutes choses, et considérer « de haut »… les associations de formes et de couleur. Regarder plusieurs choses « en même temps » n’est pas observer, mais s’ouvrir, s’imprégner d’une totalité qui nous subjugue… Considérer un accord, c’est forcément ouvrir son attention au maximum et enrichir le mental trop étroit… qui se trouve impuissant…
En résumé, l’attention bien spéciale, qui est celle de l’art, nous fait incontestablement évoluer… Elle nous initie malgré elle à une vie spirituelle qui ne dit pas son nom, nous reliant à d’autres arts, d’autres pratiques… d’autres philosophies… Elle nous ouvre davantage vers la vie…

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L’ATTENTION en art – 4
Attention à l’attention… !!
Ce mot porte en lui-même un contre-sens… car il sous-entendrait qu’il nécessite une concentration… et seulement elle… !! Or, pour aborder des systèmes à la fois simples et complexes, que sont les œuvres d’art, le mental dissociateur et analytique ne convient pas… en tous cas, il est loin d’être suffisant… !! En effet, écouter un morceau de musique, nécessite autant… de se détendre… que de concentrer son attention… !! Aborder un objet à la fois simple et complexe fait appel à la totalité de notre psychisme, et pas seulement à notre réflexion… et à notre capacité d’analyse !! Ainsi, pour revenir à la musique, est-il préférable et conseillé par les mélomanes, au cours d’un concerto, non pas de se crisper, mais de se détendre… de rêver… de se laisser aller à une certaine « méditation »… tout en écoutant… On voit donc que l’art s’adresse autant à notre inconscient que notre conscient… et que l’attention artistique est un phénomène bien spécial… qui mérite d’être sérieusement étudié.
Dans sa stratégie fascinatoire (car c’est bien le cas…) l’art nous plonge dans un certain état… à la fois de surprise, et de ravissement… que l’on a parfois du mal à gérer… car nous sommes face à du nouveau… du jamais vu ou entendu, qui peut interpeller, comme on dit… voire déranger… peut-être même scandaliser si cela semble aller trop loin… !! Ainsi, pourrait-on définir l’attention artistique en tant, o paradoxe ! que « concentration » éclatée !!! Car c’est bien cela qui fait voir, écouter, une œuvre d’art qui en est une… ce mélange indéfinissable d’ouverture et de précision à la fois…cette sensation rare de se promener dans une immensité et un paysage inouïs… !!
Pour l’artiste créateur d’un objet d’art, qu’il soit musique peinture ou roman, sa nature profonde aura besoin d’être impérativement travaillée dans ce sens, qui n’est pas l’application et le sérieux normal… On peut même dire qu’un étudiant « appliqué », ne pourra vraiment affronter tous les arcanes du travail, sans de sérieuses rencontres qui le déstabiliseront à coup sûr… mais le mettront face à soi-même et aux exigences du métier… En effet le comportement normal ne convient pas au créateur… on parle d’une certaine folie… ce qui n’est pas tout-à-fait cela… mais en est proche… Il est donc nécessaire que l’artiste, pour aller « toujours plus loin »… d’outrepasser les lois sociales de la bienséance… de la correction… du bien gentil… C’est souvent ce que les amateurs pratiquants ont du mal à comprendre… car le mental n’est pas créateur et freine souvent l’élan vers « autre chose »… en ramenant continuellement vers le « convenable »…
Être artiste nécessite un « lâcher-prise » énorme… que peu de gens soupçonnent… car le risque de l’autre chose doit être couru… pour laisser parler en soi des couches insoupçonnées de l’auteur lui-même… qu’il découvre au fur et à mesure de son avancée… C’est sûrement là, l’une des drogues les plus puissantes qui le font vivre et continuer sa route… Le véritable artiste est donc toujours un aventurier, qui pourra partager toutes ses découvertes grâce à son art… en se découvrant lui-même, au fur et à mesure dans les contrées inabordées jusqu’alors de son inconscient…
Guillaume Beaugé 2023

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Nota bene
Guillaume Beaugé est encore et jusqu’au 10 janvier à la capitale galerie, 18 rue du Roule dans le premier arrondissement de Paris, plus d’infos sur :
https://lacapitalegalerie.fr/
Et j’ajouterais… Il faut VOIR ses œuvres dans leur réalité, d’autant que La Capitale Galerie est une galerie qui mérite le détour !
Et lisez aussi… L’interview de Guillaume Beaugé, un interview pour cette publication bien sûr…
