L’interview de Marie Haffreingue

Marie Haffreingue, Lac Inké, Techniques mixtes sur papier, 38 x 38 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

Marie Haffreingue, Lac Inké, Techniques mixtes sur papier, 38 x 38 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

La peinture est par nature, sinon indéfinissable, du moins difficile à définir et pour parler des toiles de Marie Haffreingue reste à trouver les éléments de vocabulaire, les images adéquates. C’est d’autant plus vrai que sa production amène quelque chose de neuf. Elle construit, par la teinte, la valeur et la saturation, de larges étendues où se nouent des oppositions, des fraternités et des passages. Puis, avec quelques traits, tracés de chic, des traits qui articulent les surfaces colorées et dessinent la lumière, elle amène un ou plusieurs contrastes décisifs. Elle parvient ainsi, avec la plus grande simplicité, sans effort apparent, à l’évidence et à la totalité… Si c’est pas ça la classe, la classe c’est quoi ?

Marie Haffreingue, Entre ciel et terre, Acrylique sur carton marouflé, 115 x 70 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

Marie Haffreingue, Entre ciel et terre, Acrylique sur carton marouflé, 115 x 70 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

J.L. Turpin : quelle est ta formation ? As-tu, par exemple, fréquenté une école d’art ? Dans l’affirmative, quelle école et qu’y as tu appris ?

Marie Haffreingue : je n’ai pas fais d’école, je suis autodidacte. J’ai abordé l’art plutôt par le côté littéraire, j’ai fais une école d’histoire de l’art. Durant ce type de formation on travaille beaucoup sur les tableaux : tu regardes comment ils sont fait. Il y a souvent quelque chose d’important, quelque chose qui va se révéler primordial… C’est très construit un tableau.
D’autre part, j’ai travaillé au musée de Lille. J’étais guide et je présentais les tableaux. Je les présentais aussi bien d’un point de vue historique que plastique (les rapports de couleur, la composition). J’ai très souvent décortiqué le travail des autres.
Beaucoup plus tard, très tardivement, parce que je trouvais que je manquais de technique, j’ai suivi des cours à l’académie des Beaux-arts de Tournai.

J.L. Turpin : école ou pas, as-tu fait une rencontre providentielle sur la voie étroite qui mène à la peinture ? En d’autres termes as-tu bénéficié des bons offices d’un passeur ?

Marie Haffreingue : Madeleine Defrennes a été mon premier prof de peinture. En observant mes travaux, en tout cas certaines parties de mes travaux, parfois des détails, il lui arrivait de s’exclamer : « Qu’est-ce c’est beau ! ». Ces élans d’enthousiasme ont compté pour moi et m’ont donné confiance en ce que je faisais et surtout en ce que j’allais peut-être faire.
En fait, je n’ai pas eu de mentor, juste des déclics avec des gens. J’ai fais des rencontres. J’ai, par exemple, travaillé avec Chantale Watine à Bouvines. Dans le même ordre d’idée, j’ai fais un stage de peinture avec Jacques Dromart, un élève d’André Bouzereau. Depuis on se suit, on a les mêmes sujets, les mêmes motifs et les mêmes émotions.

Marie Haffreingue, Vie portuaire, Techniques mixtes sur papier, 34 x 23 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

Marie Haffreingue, Vie portuaire, Techniques mixtes sur papier, 34 x 23 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

J.L. Turpin : quels sont les peintres qui t’on influencé, à quel moment et dans quelle mesure ?

Marie Haffreingue : les deux premiers noms qui me viennent à l’esprit sont Van Gogh et Nicolas de Staël. Leur peinture est tendre,  nerveuse et intense et ils y ont mis leurs tripes, leur humanité. Je citerai aussi Rembrandt, la lumière de Rembrandt, et Picasso, l’ogre, à mon sens le génie du XXe siècle. J’ajouterai encore Bonnard, pour ne citer que les peintres qui m’ont le plus marqué. Parmi les modernes il y a Twombly Cy et Joan Mitchell. Je me sens un peu de cette famille là. Avec Zec Saftzec, c’est différent : je l’admire, mais il n’a pas d’influence sur moi.

J.L. Turpin : des artistes incontestables, comme Staël et Giacometti, ont affirmé que ― d’une certaine manière, on peut peindre n’importe quoi. À chacun ses sources d’inspiration, ses sujets de prédilection. Quels sont les tiens ? Je pense ici aux éléments du monde visible ou d’un monde intérieur qui nourrissent ton travail.

Marie Haffreingue : La nature, de plus en plus. La nature sublime qui m’entoure. C’est venu parce que je travaillais la terre, c’est venu par un travail répétitif dans le jardin. Et j’ai envie de voir ce qui est beau, j’aime cette nature qui ne nous déçoit jamais. Le motif lui-même est secondaire, ce qui m’intéresse, comme le dit Monet : c’est de « reproduire ce que se passe entre le motif et moi ». J’essaie de traduire l’émotion que me procure la nature aujourd’hui.
Quand je suis en panne d’inspiration, je regarde le travail des autres. Non seulement j’observe, mais je copie. Je ne le fais pas de manière littérale, je m’imprègne des qualités et de l’esprit d’une œuvre, celle de Bonnard par exemple.

Marie Haffreingue, Printemps, Diptyque, Acrylique sur toile, 100 x 130 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

Marie Haffreingue, Printemps, Diptyque, Acrylique sur toile, 100 x 130 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

J.L. Turpin : peux- tu évoquer le processus créatif ? Pour le dire autrement, quelle est ta démarche ou ton fonctionnement dans l’atelier et, le cas échéant, hors de l’atelier ?

Marie Haffreingue : quand je peins je vois bien si mon travail tient ou non. Mon tableau se construit en fonction de cette exigence. Immanquablement je compare le résultat à ce que j’ai fais et à ce que j’ai vu. Même si ça a déjà été fait ou si tout se mélange, ce qui m’arrive parfois,  je continue. Ainsi je construis et je détruis… je flingue. Je ne sais pas m’arrêter. Je voudrais le faire, mais je continue et quand je vais trop loin j’arrive à une sorte de bouillasse.
Alors je persiste, je retravaille encore au risque de ne rien sauver. Une fois, j’ai d’ailleurs tout brûlé, ça m’a fait un bien fou.

J.L. Turpin : dans tous les cas, un certain nombre de tes toiles doivent absolument être sauvées des flammes ! Alors, quand ça marche, ça se passe comment ? Bram van Velde pensait que chaque toile réussie était un petit miracle, est-ce que tu partages ce point de vue ?

Marie Haffreingue : Bram van Velde a raison. Il y a une part d inconnu, de hasards heureux, qui font que tout à coup, le miracle a lieu et que la toile est là. Mais le miracle ne s’opère pas toujours… 

J.L. Turpin : à ton avis, existe-t-il des critères qui permettent d’évaluer la valeur artistique d’un tableau ? En tout cas quelles sont les qualités que tu cherches aussi bien dans tes œuvres que dans celles de tes pairs ?

Marie Haffreingue : bien sûr un tableau doit être construit. Si l’œil est attiré c’est qu’il y a quelque chose de construit, qu’il y a des couleurs qui se subliment les unes les autres. Mais, le plus important en peinture c’est de faire passer une émotion, de parvenir à partager une émotion. J’espère simplement que mon travail peut dégager une émotion.

Marie Haffreingue, Vie portuaire, Acrylique sur papier marouflé, 160 x 160 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

Marie Haffreingue, Vie portuaire, Acrylique sur papier marouflé, 160 x 160 cm. Reproduction © Galerie Estelle Lebas

J.L. Turpin : depuis des décennies, le critique d’art contemporain, que l’on ne confondra pas avec le critique d’art, considère que la peinture est une forme d’art dépassé. Ce qui revient à considérer que le peintre a perdu toute légitimité. On laissera au critique d’art contemporain la responsabilité de cette théorie, mais, en tant que professionnelle, quel est  ton avis sur l’état du monde de la peinture, du monde actuel de la peinture.

Marie Haffreingue : la peinture d’aujourd’hui est peut-être moins valorisée, moins mise en avant, que celle d’hier. D’un autre côté, l’art est à la portée de beaucoup plus de gens et il n’y a plus de diktat. Il y a au contraire une grande liberté pour les peintres et les artistes en général.

J.L. Turpin : est-ce que la modernité, l’ancrage dans l’époque actuelle, te préoccupe ? Si c’est le cas, comment cette préoccupation se traduit-elle dans ton travail ?

Marie Haffreingue : j’ai le sentiment d’être un peu comme Bonnard. Durant la deuxième guerre mondiale, Bonnard peignait des toiles lumineuses. Je n’oublie pas ses autoportraits, mais, le plus souvent, pendant cette période très noire, son travail était très joyeux, très coloré. Je suis bien de mon époque, mais je me sens un peu décalée, jusqu’à ne voir ou ne vouloir voir que le plus beau de notre temps.

 
Interview réalisé en septembre 2018 pour sur-la-peinture.com
Les photos sont reproduites avec l’aimable autorisation de la galerie Estelle Lebas et de l’artiste elle-même.

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