L’interview de Rémy Aron

Rémy Aron, La cour, huile sur toile, 120 x 120 cm, 2013

Rémy Aron, La cour, huile sur toile, 120 x 120 cm, 2013

Parmi les peintres d’aujourd’hui il faut compter avec Rémy Aron. Quoiqu’il ait pu dire à ce sujet, cet artiste a une connaissance et une compréhension rarissime du métier. Il a longtemps donné des cours de dessin, de gravure et de peinture. Ces cours ne portaient pas tant sur des aspects techniques que sur les fondamentaux du métier ou, pour le dire en deux mots, sur les enjeux et les qualités propres au dessin et à la peinture.
Rémy Aron a une vraie sensibilité et une science consommée de la composition. On mesurera facilement le bien fondé de ces affirmations en observant les quelques reproductions intégrées dans ce billet. Mais si l’on veut vraiment prendre la mesure de son travail, il faut voir ses tableaux « en vrai », dans leur matérialité. Dans cette configuration, l’espace, l’impression d’immensité donnée par le tableau, la circulation de la lumière, les savoureux rapports de couleur… ne manqueront pas de vous enchanter.

J.L. Turpin : quelle est votre formation ? Avez-vous, par exemple, fréquenté une école d’art ? Dans l’affirmative, quelle école et qu’y avez-vous appris ?

Rémy Aron : « J’ai soixante six ans cette année. J’ai commencé à peindre à peu près à l’âge de 15 ans. J’ai fait aussi un peu de modelage et de dessin dans un atelier avec une élève de Zadkine, Noor-Zade Brener. Ensuite, et pour aller très vite, je suis entré à l’école des Beaux-arts. C’était en 1970. Julien Cain, qui était un personnage important et un ami de mon père, m’avait conseillé l’atelier Gustave Singier. Si je n’ai pas beaucoup fréquenté cet atelier, j’y ai passé malgré tout le diplôme des Beaux-arts en 1972. Durant toute cette période, c’est-à-dire de l’adolescence jusqu’à vingt ans, j’ai vécu dans le désir de peindre, dans une certaine forme d’art brut, de révolte, d’abstraction, et j’ai passé ce diplôme en produisant une somme de peintures, mais sans avoir véritablement appris quelque chose ».

J.L. Turpin : est-ce que quelqu’un, un de vos contemporains, a eu une importance particulière, décisive, dans votre cheminement vers la peinture ?

Rémy Aron : « Après avoir eu mon diplôme, j’ai obtenu un atelier à la Cité des arts. Dans cette période j’étais hésitant sur la suite, très inquiet, etc. J’avais très envie de dessiner et aussi de peindre d’après nature, mais je sentais que ça n’allait pas. Là, j’ai traîné un peu partout pour essayer de trouver un professeur, quelqu’un qui m’aide sur le chemin du dessin. J’ai vraiment cherché, j’ai écouté beaucoup de monde, je suis par exemple allé un certain temps travailler chez Brayer à la Grande chaumière et dans les cours du soir de la Ville de Paris. En trainant aux Beaux-arts (j’allais aussi dessiner au Cours Yvon)  j’ai écouté le discours de Roger Plin et découvert sa vision de l’enseignement artistique. J’étais ignorant, mais convaincu, si je peux dire ça comme ça. Quelque temps après je lui ai montré mon travail. J’aurais très bien pu abandonner ce qu’il me disait. Je dessinais de mon côté,  j’avais déjà fait une exposition rue Mazarine préfacée par Georges-Henri Rivière, je pouvais rester sur mes positions, je dirais libertaires, ou bien le suivre. En quelques minutes j’ai décidé de le suivre. Cette rencontre a été déterminante : j’ai tout laissé en plan et je me suis mis à dessiner, dessiner comme un fou, du matin au soir ; ça a été un immense combat, une souffrance et un immense plaisir qui continuent encore aujourd’hui.
Au plan pédagogique Plin était très ouvert, très large, son enseignement ne déterminait pas une forme d’expression particulière, quelque chose comme un style, un système. Ça allait de la composition, qui pouvait être non figurative, à quelque chose de beaucoup plus figuratif. Ce n’était pas une esthétique, ça pouvait être la couleur, ça pouvait être la valeur… Il comprenait toutes les formes de l’expression plastique. Il pensait même — et cette idée m’est chère — que pour se découvrir soi même on peut se trahir tous les matins et prendre chaque jour à contre pied de ce que l’on croit. Il pensait que les artistes qui cherchent à reproduire leur propre style sont dans l’erreur.
Quelques années après avoir rencontré Plin, j’ai rencontré Bertholle, un peintre, ouvert lui aussi. L’impact qu’il a eu sur mon parcours a été moindre, mais cependant essentiel.
Une fois que le dessin et la peinture vous ont été révélés, vous allez essayer de vous mettre en résonance avec vous même, par rapport à tout ce qui s’est passé, à tout l’art du passé, à toute la nature qui est devant vous, à toutes les formes que vous offre la lumière, et ça c’est tout l’effort d’une vie ».

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

J.L. Turpin : quels sont les peintres qui vous ont influencé, à quel moment et dans quelle mesure ?

Rémy Aron : « Dans ma jeunesse artistique je n’ai pas eu de véritable éducation à la peinture. J’allais au Louvre avec mon grand-père, j’étais dans une famille qui aime la peinture, ça c’est certain, mais je n’étais pas initié pour utiliser le terme exact. J’aimais Bram van Velde,  j’aimais Picasso, je fréquentais le musée d’art moderne qui était à ce moment là au Palais de Tokyo. J’aimais la peinture et  j’avais envie de peinture. D’ailleurs la peinture m’a sûrement sauvé.
Dans cette période, j’avais commencé à lire les écrits de Lhote, j’avais des cahiers de dessin de Rembrandt. Rembrandt a été pour moi un fil rouge que je peux reprendre n’importe quand. Je ne sais pas dans quelle mesure il m’a influencé, mais pour moi il représente une ressource inouïe. Indépendamment des tableaux de Rembrandt qui sont au Louvre, son œuvre gravée me semble une des œuvres majeures de l’humanité.
Et puis il y a tous les autres, ça peut aller de Corot à Chardin, à Tintoret, à Titien, enfin à tous les grands : Monet et les impressionnistes. Bien entendu il y a aussi Poussin, j’aimais beaucoup emmener mes élèves dans la salle des Poussin ou des Lorrain d’ailleurs. Lorrain est immense. On peut penser à Turner aussi. Je n’oublie pas non plus Matisse et Picasso, particulièrement Picasso, Balthus aussi, on peut tous les citer. Si on pense aux dessins de Millet c’est immense ou encore au Balthazar Castiglione de Raphael du Louvre, à La Pietà d’Avignon, elle aussi au Louvre… Si vous voulez, plus on va penser à ces artistes plus on est dans l’admiration. Il y en a beaucoup, si on pense encore aux Hollandais, à Van Gogh qui est probablement l’un des plus grands.
Il y a eu dans ma vie plusieurs moments très importants. Avant même de rencontrer Plin, j’étais encore inconscient, si je peux dire ; je rentrais du Maroc et ma rencontre avec les œuvres du Prado a été un moment essentiel. Les peintures noires de Goya, La maison du sourd, les Velázquez, ça je m’en souviens très bien, car cette peinture m’a fasciné immédiatement.
Il y a encore une toile que j’aime tout particulièrement, c’est « la maison du pendu » de Cézanne. Ce petit tableau très modeste, peint, maçonné, construit comme un mur, où tout est à sa place, dans l’espace et les vibrations de la peinture, c’est extraordinaire. De plus c’est très moderne, c’est une œuvre qui parle à un peintre d’aujourd’hui. C’est un des tableaux qui m’a donné une compréhension, si je peux dire,  de la peinture et de la construction par la tache colorée.
Je ne sais pas exactement dans quelle mesure ils m’ont influencé, mais si on prend les plus grands peintres je les aime tous ».

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

J.L. Turpin : des artistes incontestables, comme Staël et Giacometti, ont affirmé que ― d’une certaine manière, on peut peindre n’importe quoi. À chacun ses sources d’inspiration, ses sujets de prédilection. Quels sont les vôtres ? Je pense ici aux éléments du monde visible ou d’un monde imaginaire, intérieur, rêvé… qui nourrissent votre travail.

Rémy Aron : « Il y a déjà l’aventure du chaos, c’est-à-dire ne rien savoir, être dans le vide et partir pour une aventure. Peut-être par le dessin ou par la couleur, peut-être avec la peinture à l’huile directement ou avec l’acrylique, dans tous les cas il faut être dans le désordre total et laisser les choses se construire… Dans ce processus il n’existe qu’une seule certitude : le format. Cette notion n’a rien d’une évidence. Disons que le format c’est le cadre ou plutôt les limites, où le tout et les parties doivent se conjuguer pour parvenir à l’unité. En matière d’arts plastiques, le secret c’est ça.
Il y a aussi et encore le regard sur les maîtres. Cependant, je les regarde moins en cherchant à savoir ce qu’ils font que de simples confirmations car, aujourd’hui, ce qui m’intéresse beaucoup c’est la nature. L’épaisseur de la nature.
Il y a donc cette dualité d’attitude entre le chaos et le regard sur la nature ou plutôt sur la forme de la lumière, la forme que la lumière donne aux choses, la découpe des clairs et des sombres.
À ce propos, je suis convaincu que les peintres  qui sont allés dans le midi ne sont pas partis pour la couleur, car sous le soleil du midi la couleur est altérée, en quelque sorte décolorée. Ils sont partis dans le midi d’abord pour pouvoir peindre en hiver à l’extérieur, c’est-à-dire au moment où la lumière est la plus belle. En été, la lumière est belle soit le matin de très bonne heure, soit le soir avant que le soleil ne se couche, tandis qu’en hiver — comme le soleil est beaucoup moins haut et beaucoup plus dans un angle oblique —  la lumière et l’ombre sont beaucoup plus belles. Simplement en hiver, sous nos latitudes, au nord de la Loire, il fait froid tandis que dans le midi on peut espérer, même durant cette saison, peindre à l’extérieur. Et puis, dans le midi, la forme du clair et la forme de l’ombre — c’est-à-dire les découpes construites par la lumière — sont beaucoup plus intéressantes que dans le nord où ce spectacle est nettement plus écrasé, beaucoup moins soumis à des découpages extraordinaires. La forme de la lumière par rapport à l’ombre est plus déterminée dans le midi.
L’autre préoccupation qu’il faut reconnaître, par rapport à l’éducation contemporaine, c’est qu’un peintre ou un dessinateur perçoit les choses dans l’espace. C’est ce que voulait dire Roger Plin quand il disait : « ne regardez pas le modèle, regardez tout atour du modèle pour percevoir celui-ci dans l’espace ». J’ai passé des années à essayer de ressentir et quelquefois j’ai ressenti. Le dessin du modèle dans l’espace est une invention qui amène à transposer — dans les deux dimensions — la perception du modèle dans l’espace. C’est donc nécessairement une invention et c’est là que se trouve le dessin.
Actuellement les peintres reproduisent des photos.Ils se trompent de langage, parce que la photographie est un regard monoculaire sur le réel d’ailleurs comme la perspective et c’est, je pense, la raison pour laquelle on est photogénique ou pas. Dans ces conditions on ne peut rien comprendre à la formule de Cézanne quand il dit : « le contour me fuit ». Le contour le fuit parce qu’il comprend que la forme est dans l’espace et d’ailleurs il dit : « peignez la nature comme des cônes, des cubes et des sphères » il n’a jamais dit comme des carrés, des rectangles et des ronds. Le regard du peintre englobe toujours l’espace tandis que le regard  photographique est un regard plat. Le peintre agit en profondeur ».

J.L. Turpin : pouvez-vous évoquer le processus créatif ? Pour le dire autrement, quelle est votre démarche ou votre  fonctionnement dans l’atelier et, le cas échéant, hors de l’atelier ?

Rémy Aron : « Mon fonctionnement se détermine en fonction de tout ce qui vient d’être évoqué dans le point précédent, il n’est pas déterminé selon une méthode unique. Il y a quand même quelque chose que je peux ajouter : j’aime les sujets, l’atelier par  exemple, que je peins sur nature, que je fréquente régulièrement, jusqu’à ce qu’il n’ait plus que la peinture avec ses problèmes et ses rêves plastiques. Ces sujets laissent libre cours à l’imagination picturale, à la recherche de l’unité et au désir de composition. Comme ça, tout en ayant une certaine idée du sujet, je peux partir du chaos vers l’ordre et l’aventure et toute la journée s’ouvre avec joie. Le chaos et le format sont les deux jambes qui me donnent l’envie d’aller peindre. Le reste du monde pour le peintre n’est qu’illusion ».

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

J.L. Turpin : à votre avis, existe-t-il des critères qui permettent d’évaluer la valeur artistique d’un tableau ? En tout cas, quelles sont les qualités que vous cherchez tout d’abord dans une œuvre peinte ?

Rémy Aron : « Dans mon travail, dans ma peinture plutôt, dans ce que je fais, il y a toujours quelque chose qui ne va pas, on hésite sur le parti,  on hésite sur les égalités, on hésite sur les dimensions, on hésite sur la forme et les proportions que prend chaque surface, on pourrait peindre le même tableau toute sa vie. Le travail du peintre est plein d’incertitudes. Pour évoquer la qualité d’un tableau on peut se référer à une phrase de Platon : -To kalô ta kala kala –  « La beauté est belle parce que elle émane de choses qui sont belles ». Un tableau doit donner un sentiment d’unité, de totalité, on entre dans des choses qui interagissent, qui se répondent… Voilà, c’est un peu compliqué de dégager des critères objectifs. En revanche on peut dire ce qui ne va pas, c’est toujours un peu subjectif, mais un tableau qui ne s’équilibre pas, qui ne compose pas, où les choses sont disparates…il doit donner à mon avis le silence de l’ordre. Alors moi j’aime beaucoup retourner les tableaux, je le faisais déjà avant d’avoir rencontré Plin, parce que je pense qu’un tableau doit rechercher un équilibre, un silence de la chose plastique. Mais entre le silence du monochrome et le silence du tableau…il y a l’espace de la vie… Mais là encore c’est quelque chose de complexe. Si vous voulez c’est difficile d’en parler en dehors d’un atelier de formation, à l’extérieur, en dehors d’un contexte initiatique particulier, c’est compliqué de dire exactement ce qu’on pense et donc d’exprimer des critères objectifs qui puissent être compris simplement par les mots, surtout dans la société actuelle où tout peut se justifier par le discours ».

J.L. Turpin : en tout cas, aujourd’hui, quand je dessine — après une quarantaine d’années de pratique, mon seul problème c’est l’ensemble. Je cherche à chaque fois à atteindre l’ensemble, c’est tout ce qui compte.

Rémy Aron : « Bien sûr, le problème essentiel c’est la totalité, la cohérence. Ensuite il y a la question des rapports et la question des rythmes, il y a probablement aussi la question de la géométrie dans l’espace, il y a encore la question de la circulation lumineuse… Il y a toutes ces questions que l’on peut décortiquer, mais qui n’ont de valeur que quand elles sont synthétisées dans un ensemble. Je me sens tellement plein de contradictions…
Et il y a encore le problème de l’échelle qui fait qu’un rectangle peint dégage une proportion qui dépasse ses strictes dimensions, je veux dire les dimensions mesurables du châssis ».

J.L. Turpin : oui, c’est l’idée de l’immensité souvent évoquée par Matisse. Mais ces qualités là, l’espace, la circulation de la lumière, l’échelle,…vous les mettriez après l’ensemble et l’unité ?

Rémy Aron : « Oui, il y a bien la cohérence de l’espace plastique dans lequel le peintre s’exprime, mais il y a aussi le goût et la sensibilité de l’artiste. Ça on ne peut pas l’oublier. L’artiste doit faire preuve d’une certaine, d’une vraie authenticité. Il y a donc l’unité de la toile et l’authenticité de la relation entre l’artiste et la peinture ; ça doit être quand même comme un cœur ouvert, ça compte aussi beaucoup ».

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

J.L. Turpin : Depuis des décennies, le critique d’art contemporain, que l’on ne confondra pas avec le critique d’art, considère que la peinture est une forme d’art dépassé. Ce qui revient à considérer que le peintre a perdu toute légitimité. On laissera au critique d’art contemporain la responsabilité de cette théorie, mais en tant que professionnel, quel est  votre avis sur l’état du monde de la peinture, du monde actuel de la peinture ».

Rémy Aron : « Je rentre de Chine où je suis allé peindre sur le motif avec une dizaine de peintres français et chinois. La peinture va très mal en Occident. Les institutions ont pris le parti de l’art contemporain, elles ignorent donc la peinture comme un moyen d’expression, un langage qui a sa place dans la société. En réalité, je place une grande partie de mes espoirs dans le réveil de la Chine. En quarante ans la Chine est arrivée à la première ou seconde place de l’économie du monde. Elle va défendre ses artistes comme toutes les puissances l’ont fait depuis toujours, les Grecs, les Romains, Louis XIV, etc. jusqu’aux Américains en 1945. Les Américains ont pris le pouvoir sur les arts du monde (en tout cas en Occident) depuis cette période. Aujourd’hui la Chine s’est réveillée, elle va défendre ses artistes. La Chine qui fait preuve d’une grande sagesse, contrairement à la civilisation occidentale, a séparé — et ça il faut le dire, le répéter — a séparé les progrès scientifiques et techniques, qui sont nécessaires au confort de la vie humaine, des arts et de la poésie. Chez eux l’art reste dans le domaine de la continuité et de la tradition, il n’est pas soumis à l’idée du progrès, parce qu’il n’y a pas de progrès en art. Les Chinois continuent comme je l’ai dit tout à l’heure à avoir un enseignement classique, ils continuent à copier d’après les anciens. La peinture à l’huile a été introduite en Chine il y a cent ou cent cinquante ans et aujourd’hui les Chinois sont très friands de peinture à l’huile. Ainsi ils respectent les maîtres, ils les copient. Malheureusement ils n’ont pas de musées et c’est pour ça qu’on a quelque chose à développer ensemble. L’espoir qui est le mien, c’est que les Chinois prennent en charge avec nous — avec ceux qui sont en quelque sorte les survivants du XXe siècle, même si nous sommes terriblement marginalisés — la renaissance dont on a besoin. Avec la puissance chinoise, avec l’économie chinoise, ce n’est pas une certitude, mais je pense qu’il y a encore quelque chose de possible, parce qu’ils ont tout à fait conscience de ça. C’est une des seules possibilités que j’entrevois aujourd’hui, alors que j’ai démissionné de la Maison des artistes. J’ai démissionné notamment parce que les artistes en Occident n’ont plus aucune possibilité de se mobiliser collectivement pour des raisons psychologiques, sociétales, intellectuelles… Il y a des tas de facteurs qui peuvent expliquer cette impossibilité…
En tout cas, la question de l’art contemporain et de l’enseignement dans les écoles d’art et les lycées et les collèges est une véritable catastrophe. On détourne les élèves de leur sensibilité naturelle à l’art, au lieu de leur permettre d’admirer des choses incontestables. Cette délectation, ce plaisir procuré par l’art n’est pas donné d’avance, il demande un effort : pour avoir du plaisir en regardant un paysage de Corot ou un Cézanne il faut un minimum d’éducation aux arts. Ce point mériterait une discussion spécifique.
Pour en revenir au monde de la peinture, au monde de la peinture actuelle. Un danseur travaille huit heures par jour en serrant les dents pendant dix ans ou quinze ans pour danser avec le sourire sur une scène à l’Opéra. C’est tellement évident, il n’y a rien d’original. Mais ce genre d’évidence ne vaudrait pas pour les arts plastiques, ça c’est toute l’aventure de l’art contemporain depuis le début du siècle dernier sous nos latitudes. Il faut que dans l’éducation la règle prime sur l’émotion, l’apprentissage et l’entrainement doivent à nouveau  reprendre leurs places. Car comme le disait Gide «  l’art nait de luttes, vit de contraintes et meurt de liberté ».
Je l’ai dit, je fréquente beaucoup la Chine depuis quinze ans. Les Chinois ne sont pas totalement protégés de ce qui a fait la dérive des arts plastiques en occident, mais, jusqu’à nouvel ordre, dans les écoles des beaux-arts, les lycées et les collèges, il y a un enseignement qu’on peut dire académique dans le meilleur sens du terme. Académique ça peut être mal perçu, appelons ça classique : on dessine d’après nature, on peint d’après modèle on peint des portraits et des paysages sur le motif ».

Première de couverture d’un livre de Louis Matzo consacré au travail de Rémy Aron

Première de couverture d’un livre de Louis Matzo consacré au travail de Rémy Aron

J.L. Turpin : de façon un peu ironique, un spécialiste de l’art contemporain s’est emparé de votre œuvre et l’a, en quelque sorte, portée aux nues. La sphère postmoderne célébrant la peinture d’aujourd’hui c’est une grande première. Là encore, nous sommes en Chine ?

Rémy Aron : « Mon ami chinois Louis, du fonds d’art Louis Matzo, après toutes nos discussions a défini  mon travail comme le «Spacisme». Il a édité un catalogue et défend ma peinture en Chine sur ce thème. Je veux bien revendiquer ce mouvement. En plus, et c’est un jeu conceptuel que bien entendu je n’ai pas sollicité, il a envoyé trois de mes tableaux dans le premier vaisseau spatial chinois. Ce sont les premiers tableaux qui sont allés dans l’espace…pour faire le tour de la terre… »

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

J.L. Turpin : pendant longtemps, vous avez enseigné le dessin, la gravure et la peinture. Ce n’est pas compliqué de pratiquer la peinture tout en l’enseignant ? Par exemple, n’avez-vous pas été enclin à illustrer, dans vos travaux, les principes enseignés ?

Rémy Aron : « Je pense que l’enseignement est avec le travail du dessin et de la peinture, un aspect important de ma vie. C’est l’axe de la transmission. En tant qu’enseignant durant trente deux ans dans les Ateliers Beaux Arts de la Ville de Paris, je n’ai fait que poursuivre ce que Roger Plin m’avait donné, ce que j’avais cru comprendre.
Quoi qu’il en soit, on n’est jamais un professeur, on transmet des choses auxquelles on croit et, soi-même, on continue à les découvrir ou à les renouveler. Non seulement on n’a jamais fini, mais encore on n’est jamais vraiment sûr de rien. En réalité, il n’y a pas un chemin il y a cinquante milliards de chemins, c’est-à-dire que chacun est original avec son chemin ».

Rémy Aron, huile sur toile

Rémy Aron, huile sur toile

Interview réalisée en juin 2018 pour sur-la-peinture.com

Plus sur Rémy Aron :
Le site de Rémy Aron
Le Face book de Rémy Aron
l’Association Française des Arts-Plastiques

13 réflexions au sujet de « L’interview de Rémy Aron »

  1. Valerie Boyce

    Cher Remy Aron,
    je voulais d’abord vous remercier pour toutes vos années à la tete de la maison des Artistes et pour le travail tres benefique effectué avec votre equipe ,ce que vous dites de la Chine m’interesse beaucoup et je pense que vous avez tout à fait raison,quant à l’education artistique en France,c’est en effet une catastrophe,une perversité malhonnete,mais je pense que les jeunes commencent à se revolter contre ça.Ce weekend une amie Eva Hricovini dans le village de Nesles la vallée(Val d’Oise) montre le travail de ses eleves,elle a plus de 80 enfants enthousiastes qui viennent peindre et dessiner et qui font des choses merveilleuses pleines de poesie et d’enthousiasme avec un amour du dessin formidable,
    les choses bougent ,merci encore à vous

  2. marie-ange niaulon

    C’est très intéressant, les chemins des peintres se croisent au moment où, sans le savoir, ils suivent des voies tout à fait parallèles. Dans ce sens, je suis particulièrement intéressée par l’architecture et cela s’est traduit dans ma peinture pendant une période. J’ai retrouvé cela chez vous où elle tend aussi vers le Surréalisme et G. de CHIRICO, à mon humble avis .
    Je découvre dans cet article une autre expression de votre art, lumière de scènes intimistes.
    J’ai été confrontée aux dictas de l’art dit contemporain lors de mes études pour devenir enseignante et de ce fait, j’ai bien réussi le master de l’enseignement et des Arts plastiques mais pas le concours de l’Education Nationale, refusant de me soumettre.
    Bien que cela me coûte sur le plan matériel et social, et pour résumer, je peins.

  3. guillaume beaugé

    Salut Remy .! J’ai lu attentivement ton interwiew…et j’ en partage , au moins 90 pour cent ! Pour les 10 pour cent restant , cela est plus affaire de personnalités ; et c’est normal ..!!! ou de conceptions différentes que la vie nous a apportés…l’un et l’autre C’est bien de citer nos professeurs , car j’en connais qui n’en parlent pas et en ont honte ..!!!(je n’ewagère pas !!! ) L’Etat a une part consequente de responsabilité dans le marasme , car il pouvait contrebalancer le plus grand fléau qui nous submerge ..: l’incompetence générale bet la dictature de l’amateurisme , , dues

    à un trop grand succés des arts plastiques et picturaux , se voulant faire passer pour démocratiques…
    Or il n’en est rien , et l’initiation perdure en musique, théâtre et danse, mais moins chez nous, ce qui ouvre la porte grande ouverte aux prétendants de tous bords, qui pullulent et encombrent les espaces disponibles …
    L’Institut pouvait avoir une chance unique de contrepouvoir, et il semble que là aussi , il y aie effondrement … Continuons le combat ..!!! Beaugé …

    PS : La Maison des Artistes a malheureusement contribué,( et ce n’est pas la faute du Bureau, c’est dans ses gènes…. ) a l’envahissement général , mais ,évidemment ne peut pas intervenir dans l’orientation ..

  4. Izabel Vilela

    Cher Rémy Aron,
    Merci pour cet immense travail. J’espère que vous allez continuer de le tenir très longtemps pour ce qu’il vous apporte comme plaisir et, ne serait-ce qu’un brin de souffrance à laquelle aucun grand être comme vous ne saurait échapper complètement.
    Bien à vous,
    IV.

  5. carlos lopez

    Bonjour rémy
    je me souviens de nos conversations tranquilles et résolues sur le présent et l’avenir de l’art « contemporain », ma passion pour supports surfaces qui me fit découvrir tout à la fois liberté art et force du concept, autrement dit l’art dans la liberté de pensée et nos divergences de ces points de vue. A la lecture de ton article, je découvre des visions qui parcourant un autre itinéraire arrivent à des panoramas voisins. Reste à savoir s’il faut privilégier la promenade sur le belvédère…. merci en tout cas pour ces occasions de réflexion…
    carlos (juandenubes)

  6. Russell Boncey

    Ce qui me plait chez vous, cher Rémy Aron, est votre ouverture envers les disciplines artistiques d’ailleurs. Mais aussi votre rigueur – car oui, les chemins vers l’accomplissement sont toujours longs. Reprenant les commentaires de Guillaume Beaugé, puis-je soumettre à votre considération quelques mots très sages empruntés à l’excellent Hubert Védrine – mots exprimés dans le contexte de l’écologie politique, certes, mais ayant trait à l’une des caractéristiques les plus saillantes de notre société contemporaine : « Chacun est encouragé à dire ce qu’il « ressent », et ce ressenti est considéré comme aussi valable que les explications des « autorités » ou des études approfondies des experts. Pagaille assurée. » (voir Le Monde au Défi chez Fayard, 2016, page 89)
    En vous souhaitant un espace artistique toujours rempli de lumières et d’ombres indispensables,
    Russell Boncey

  7. Michel suret-canale

    J’adhère absolument à ce que dit Remy Aron, mon expérience personnelle (et donc différente) m’amène aux même conclusions et comme Rémy Aron, ayant travaillé en Chine avec des artistes Chinois j’ai repris espoir et pensé littéralement que la Chine pourrait paradoxalement être une voie possible de survie de l’école de Paris !
    Merci à Rémy Aron pour ce témoignage

  8. Guy Basset

    Cher Rémy Aron

    Je viens de lire votre entretien si riche qu’il me faudra le relire. Il est bon qu’un artiste puisse aussi s’exprimer sur son art, non pour le justifier mais bien plutôt comme une introduction à une œuvre. Et c’est ce que j’ai ressenti. Cela va aussi avec quelques coups de gueule, d’ailleurs mesurés et discrets mais c’est tout à fait normal…
    Je vous connais mal, vous voyant apparaitre régulièrement dans mon courrier électronique… Et les reproductions de vos peintures qui ornent (terme que je préfère à illustrent) le texte comme le texte lui-même et les quelques exemples qui figurent sur internet ne peuvent que donner envie d’avoir une approche plus complète de votre oeuvre. Cela viendra peut être.
    bien cordialement à vous
    Guy Basset

  9. Legrand

    Merci Rémy pour ce que tu dis,ce que nous savons déjà pour le vivre tous les jours depuis longtemps et que tu formules si clairement. Il nous faut continuer notre combat.
    Amitié
    François

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